Un discours ambivalent
En annonçant une heure d’IA obligatoire par semaine pour les élève de seconde dans le cadre de l’enseignement SNT (Sciences Numériques et Technologies), le premier ministre a confirmé ce que le ministre de l’Education avait avancé quelques minutes plus tôt lors du salon Vivatech. Opportunité ou véritable avancée ?
Devant les professionnels de l’informatique le ministre ne pouvait pas éviter le sujet. il a déclaré : « Fonctionnement des modèles, usages, éthique, souveraineté numérique, esprit critique face aux manipulations et aux fausses informations : notre Ecole doit préparer les jeunes au monde qui vient ». Il est bon d’analyser au mieux ce que cela signifie. Car il règne toujours un discours ambivalent : il faut former les jeunes pour le monde de demain, mais en même temps il faut limiter les écrans, interdire les téléphones portables dans l’enseignement scolaire et avoir de la distance critique face à ce phénomène.
Quelques rappels
Donner une place à l’informatique puis au numérique puis à l’IA dans le système scolaire est une préoccupation constante des politiques depuis les années 1970. En 1983 un colloque avait donné le top de départ de ce qui sera le plan informatique pour tous. En 1997 le PAGSI (Programme d’Action Gouvernementale pour une Société de l’Information) accompagnait plusieurs rapports (Sérusclat et Gérard) sur la place à donner au numérique dans l’enseignement. En 2001 est mis en place le B2i suivi en 2005 de son inscription dans le socle commun de connaissances et de compétences.
Durant toute cette première période des essais de mise en place d’option informatique ont été suivies de la suppression et la remise en place mais toujours en bordure de l’enseignement comme en témoigne la manière dont le B2i a été intégré dans l’enseignement scolaire sans jamais atteindre les objectifs attendus et surtout la mise en place réelle d’un enseignement pour tous. Hormis pour l’enseignement de sciences et techniques à l’école primaire ou encore de la technologie au collège, et avec de nombreux soubresauts, l’enseignement du numérique ne parvient pas à se faire une place réelle pour tous dans l’enseignement scolaire avant 2018.
SNT, avec ou sans IA ?
En 2018 est alors introduit l’enseignement Sciences Numériques et Technologie (SNT) désormais intégré dans l’horaire en classe de seconde à raison de 1h30 par semaine (rentrée 2019). Dans le même temps une filière Numérique et Sciences Informatiques (NSI) est mise en place en 1ère et terminale. La lecture des programmes ne laisse pas vraiment de manière explicite de place à l’Intelligence Artificielle. Ces programmes publiés en 2019 sont centrés sur l’informatique et ses développements, mais l’intelligence artificielle n’y apparaît qu’une seule fois dans chacun des programmes (SNT, NSI 1er et NSI terminale). La préoccupation des concepteurs de programme semble encore éloignée des travaux scientifiques qui montrent la présence de l’intelligence artificielle, mais loin de la sphère publique.
Pourtant en 2020 un rapport fait par le groupe (GTnum 2 de 2020 ) comporte un volet consacré à l’enseignement scolaire qui met en évidence l’émergence de cette question de l’IA et la contextualise au monde scolaire.
Il aura fallu l’arrivée en novembre 2022 de l’IA générative dans l’espace public et l’engouement des jeunes pour ce nouvel instrument pour qu’une vague de préoccupation vienne traverser le monde de l’enseignement (à tous niveaux).
Un cadre d’usage : l’ère de la limitation
La publication d’un « Cadre d’Usage de l’IA en éducation » en juin 2025 montre bien la volonté d’encadrement aussi bien sur le plan de la légalité des utilisations que de la dimension éthique et déontologique. On note en particulier une interdiction d’usage par les élèves en classe de l’IA générative. Plus globalement, on sent bien que les ministres qui se succèdent (E. Borne, G. Attal etc.) essaient de cerner le sujet et d’en limiter l’impact.
Un rapport de l’inspection générale (N° 24-25 016B – mai 2025) incitant à former les enseignants dès la rentrée 2025 s’inscrit dans la continuité qui va amener à l’annonce récente du premier ministre. Il est écrit : « Recommandation n° 3 : Formaliser un curriculum de formation à l’IA tout au long de la scolarité qui offre, en s’appuyant sur toutes les disciplines, une éducation à la littératie de l’IA pour tous les élèves dans l’ensemble des voies de formation, mais aussi une formation au fonctionnement de l’IA pouvant déboucher sur une spécialisation dans ce domaine ».
De nouveaux programmes SNT et NSI ?
Le problème habituel des politiques est l’écart entre les annonces et l’effectivité de la mise en œuvre. D’une part les enseignants de SNT et et NSI ont déjà abordé la question de l’IA dans leurs classes, tant il s’est imposé à eux par les élèves. D’autre part, les deux programmes d’enseignement vont devoir être mis à jour si l’on veut aller dans la direction indiquée par les politiques.
C’est là que la réalité dépasse les rêves : les enseignants se sont adaptés aux réalités de leurs élèves, mais à bas bruit pendant que le ministère a oublié d’engager dès le début des années 2020 une intégration de la problématique de l’IA dans l’enseignement scolaire. Six années au moins, c’est peut-être le temps nécessaire ? Ni les élèves, ni leurs enseignants, n’ont ignoré la question, mais ils ont été obligés de s’adapter alors qu’un programme daté de 2019 n’abordait pas clairement la question.
Effet d’annonce ?
On peut penser que l’annonce du premier ministre n’est, pour l’instant, qu’un propos médiatique qui s’inscrit dans la progressive prise de conscience du monde politique. Pris dans l’éternelle ambivalence (nécessité d’avancer, nécessité de protéger), apparaît aussi une autre question, celle de la souveraineté numérique. Terme souvent galvaudé et manipulé par les uns et les autres, il illustre aussi la compétition économique et technique à l’échelle planétaire.
Rappelons qu’en 1985 le plan IPT avait aussi pour but de contenir l’invasion Nord-Américaine et maintenir une industrie française (Bull, Thomson…). Aujourd’hui les annonces autour de la société Mistral ressemblent étrangement aux précédentes imprécations (positives et négatives) face aux géants de la Tech.
Le salon Vivatech réveille les intentions, encore faut-il les traduire en actions…
Bruno Devauchelle
