Née à Damas en 1979, contrainte de quitter la Syrie pendant la guerre, installée à Paris, Gaya Jiji n’a que faire des représentations complaisantes des épreuves endurées. La cinéaste et scénariste, mûrie par sa propre expérience enrichie de nombreux témoignages de la diaspora, privilégie l’histoire, réaliste et dramatique, de l’héroïne de L’Etrangère à partir de l’arrivée de cette dernière à Bordeaux.
Suggérant de façon elliptique les étapes traumatiques du voyage clandestin, la fiction se concentre sur le quotidien au présent de cette femme ‘forte et vulnérable’. A travers son obsession de mettre fin à la séparation familiale, sa détermination à obtenir le droit d’asile et son désir d’émancipation dans le pays qu’elle a choisi, la France. Jusqu’à vivre une histoire d’amour qui remet tout en question ?
Un sujet délicatement et longuement mûri
Gaya Jij vit aujourd’hui à Paris où elle a suivi des études supérieures de cinéma, spécialité réalisation et création. Elle reconnaît que son expérience de l’exil irrigue son travail même si son inspiration puise à d’autres sources et résulte aussi de sa pratique antérieure. Après plusieurs courts remarqués dans de nombreux festivals, Mon Tissu préféré, son premier long est présenté au Festival de Cannes dans la sélection Un Certain Regard en 2018. Déjà l’histoire d’une jeune femme vivant à Damas, prise entre son désir de liberté et son envie de quitter le pays alors que la révolte s’étend au printemps 2011. Nahla, héroïne de ce premier long métrage, fait, comme le souligne la réalisatrice le « deuil de son pays » sans aller jusqu’à effectuer le voyage que Selma concrétisera dans L’Etrangère.
Les sept années d’élaboration du script enrichissent la conception du personnage féminin.
La réalisatrice tient à une sorte de féminisation qui s’est produite (mais beaucoup plus tard dans la réalité) au sein de la diaspora des réfugiés syriens, essentiellement composée d’hommes au moment où est supposée se dérouler la fiction, au milieu des années 2010. Majoritairement alors ce sont eux qui tentent le voyage en Mer Egée, dans les Balkans et enfin vers l’Europe. Les femmes seules sont rares et mal vues !
C’est justement cet état de solitude dans une ville, Bordeaux, peu cosmopolite, qui intéresse la cinéaste.
Selma, le travail clandestin et l’accès au droit d’asile
Femme de ménage ou plongeuse dans un restaurant sans statut ni contrat, n’ayant d’écho de la Syrie et de la guerre que par la voix de son fils et le bruit sourd d’explosions, Selma (Zar Amir) nous apparaît dans un premier temps comme une résistante à son propre effondrement intérieur, rongée par la culpabilité de n’avoir pas risqué le voyage avec son enfant.
Pourtant il y a les démarches à faire pour obtenir le statut de réfugiée.
Elle connaît visiblement la « Procédure Dublin », un règlement entré en vigueur en Europe en 2013 sur les conditions d’obtention du statut de réfugié et d’accès au droit d’asile ; la demande doit être effectuée dans le premier pays ayant contrôlé le demandeur et non celui où il souhaite se rendre. [1]. D’où sa réticence (lors d’un bref retour en arrière) à laisser ses empreintes sur le papier buvard encré à une responsable du contrôle des frontières en Hongrie, de là sa scarification en cachette afin de présenter, plus tard, en France, des mains aux empreintes illisibles.
Comme si son corps et la volonté d’en effacer l’identité l’enfermaient paradoxalement dans le passé et le pays dont elle veut sortir.
Sans coup de théâtre ni effet de manches, Jérôme (Alexis Manenti) avocat (son cabinet est situé sur la place du café où elle est employée au noir) propose son aide (il n’est pas spécialiste de ces questions mais se renseigne vite) dans les démarches pour le droit d’asile… Et l’existence de l’une et de l’autre s’en trouve chamboulée.
Selma, les surprises de l’amour et « la possibilité du bonheur » ?
Nous ne dévoilerons pas les gestes, les attitudes et les infimes variations dans les corps et les regards qui vont lentement conduire à une histoire d’amour commencée sur le mode l’entraide et de la solidarité.
Dans la préparation de l’entretien avec un membre de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) au cours duquel elle doit reconstituer son périple et le danger de mort qu’elle fuit, l’avocat trouve les mots pour que Selma passe de l’abattement au courage et de l’audace à la confiance en soi : « Vous avez été très courageuse et c’est votre courage que vous devez raconter ».
L’irruption de l’amour bouleverse de fond en comble les certitudes d’un homme installé au point de remettre en cause le conformisme de ses choix professionnels et affectifs. Pour Selma, c’est aussi une réconciliation avec son propre corps, une acceptation du désir, le sien, celui de l’homme aussi, dans la douceur, longtemps enfouie, jamais formulée.
Des moments de présent pur et d’harmonie brisés par l’arrivée tant espérée de son fils et le retour conjoint de son mari Iyad (Amr Waked) qu’elle croyait mort et qui a été libéré de prison contre toute attente. Un homme qui porte dans son corps et dans son esprit la trace de ses tortionnaires. Et le souvenir de codétenus au sort funeste.
Comment passer de la survie à la vie, à une vie nouvelle ? Avec Selma et leur enfant ?
Sans renoncer au point de vue de Selma, à sa perception inédite d’une situation affective dérangeante, la cinéaste élargit notre regard au point d’y inclure Iyad, le retour du passé et leurs corps debout devant la mer sur le sable d’une grande plage et le vacillement du regard de Selma face au partage incertain d’un avenir commun.
Mélodrame modulé en finesse par la composition lyrique de Valentin Hadjadj, le film de Gaya Jiji ne réduit pas son héroïne au statut d’exilée ou de migrante. Selon le vœu de la réalisatrice, L’Etrangère se rapproche des autres, d’elle-même, accède à son propre désir. Et le cinéma figure ici avec une fragilité poignante le chemin d’émancipation d’une femme en train de mener « un combat pour sa liberté ».
Samra Bonvoisin
L’Etrangère, film de Gaya Jiji – sortie le 24 juin 2026
[1] Le 7 juin 2026, sont parus au Journal officiel de la République française des textes introduisant des modifications à la « Procédure Dublin » pour la mise en conformité avec le Pacte européen sur la migration et l’asile récemment adopté ; les modifications concernent les délais de recours, les procédures de demandes d’asile, les conditions matérielles, les zones d’attente et les mesures d’éloignement, notamment.
