« Il est non seulement inimaginable, mais surtout impensé » dit Magali Reghezza-Zitt du monde neutre en carbone dont elle imagine la vie. Dans Bienvenue en 2055 (éditions du Seuil), la géographe propose une « fiction scientifique » pour rendre pensable un monde décarboné. Une manière de combattre le fatalisme climatique et d’ouvrir le débat sur les choix désormais politiques et démocratiques qui détermineront notre avenir. Son entretien au Café pédagogique.
Vous qualifiez cet ouvrage de « fiction scientifique ». Que recouvre cette expression ? Comment est née l’idée de ce livre et quels objectifs poursuiviez-vous en l’écrivant ?
Ce monde réchauffé et décarboné, personne n’y a jamais vécu. On pourrait donc penser qu’il s’agit de science-fiction. Il est non seulement inimaginable, mais aussi et surtout impensé.
Ce n’est pas de la science-fiction, mais une fiction scientifique. Fiction parce que ce monde n’existe pas. Scientifique parce que ce n’est pas juste le produit de mon imagination : c’est une traduction parmi d’autres de ce que nous dit la science sur ce qu’il est possible de faire pour stabiliser le réchauffement climatique.
Le premier objectif, c’est justement de permettre de penser ce monde, qui est tout sauf impossible. Et cette affirmation renvoie à deux autres objectifs. D’abord, lutter contre le narratif de l’impuissance, qui est le nouvelle arme de l’obstruction climatique. Le déni n’est plus possible et le rassurisme du « on va s’adapter » a du plomb dans l’aile. Il ne reste plus que le « c’est perdu, on n’y arrivera pas ». C’est faux. Je voulais donc parler aux convaincus, à ceux qui se battent depuis des années, pour leur dire de ne pas endosser ce discours, ne pas céder au fatalisme et au catastrophisme.
Ensuite, je voulais m’adresser à ceux qui ne sont pas plongés dans ces questions, ceux qui hésitent, ne sont pas convaincus, sont noyés sous la désinformation. Je voulais leur donner les moyens de s’approprier les connaissances et les bases du débat. On ne débat pas du réchauffement ou des lois de la thermodynamique. En revanche, on doit débattre des chemins qui nous conduisent à la neutralité carbone.
Enfin, c’était aussi ma manière de remercier tous ceux qui se sont battus pour nous par le passé pour protéger notre liberté et améliorer nos conditions de vie. Imaginez un Français né en 1926. En 1955, il aura vu des bouleversements majeurs : congés payés, sécurité sociale, droit de vote des femmes, changement de régimes politiques, aviation, voiture, révolution agricole, révolution logistique, etc., sans parler du nouvel ordre politique et géopolitique. Il aura aussi vécu un monde dans lequel la raison a été mise au service des pires abominations qui puissent être. Nous au moins, nous avons le choix. Nous ne sommes pas obligés de subir. La science nous dit que la décarbonation n’est pas une option. Mais il y a de nombreuses façons d’y arriver. La question n’est pas de savoir si, mais quand, comment, c’est-à-dire à quel prix humain et démocratique.
Dans le monde que vous décrivez en 2055, qu’est-ce qui a disparu, qu’est-ce qui a profondément changé, et que reste-t-il de notre quotidien ?
Cela dépendra des choix des décideurs politiques et économiques qui construisent les conditions de possibilités de la décarbonation. On va devoir arbitrer entre ce qu’on garde et ce à quoi on renonce, parce que ce n’est pas essentiel à notre sécurité et notre bien-être.
Dans ce futur décarboné, beaucoup de choses ont changé. On vit dans un monde électrifié et sans plastique. Nos vêtements, notre alimentation, nos logements, le contenu de nos placards, nos meubles ont changé. Nos rues se sont transformées. Nos villes, nos campagnes. Les paysages n’ont plus la même physionomie. Les bruits, les couleurs, les odeurs sont différentes. Les métiers sont différents. Notre manière de nous déplacer, de produire, de consommer est différente.
On a su préserver notre bien-être, notre confort. Le mieux n’est pas forcément synonyme de toujours plus. Notre santé s’est améliorée. Nos aliments ont plus de goût. On mange plus équilibré, avec un impact immédiat sur les maladies cardio-vasculaires, les cancers. Le petit commerce est revenu en centre-ville.Le travail a plus de sens. On travaille différemment, parfois la nuit. L’artisanat, les métiers de la récupération, du réemploi, du recyclage, ont le vent en poupe. Nos espaces publics ont été requalifiés, végétalisés. La biodiversité urbaine est protégée. L’eau est plus présente, elle circule aussi davantage. La solidarité est plus forte.
Quelle place occupe l’éducation dans votre récit ? Comment apprend-on en 2055 et de quelle manière l’école s’est-elle adaptée aux transformations environnementales, climatiques et sociales ?
Elle est centrale. Il a bien sûr fallu adapter les écoles à la chaleur, mais ça ne suffit pas. Il faut permettre aux personnels et aux enfants de se rendre sur place. Et même ainsi, la chaleur nocturne fait qu’on dort mal, que les violences interfamiliales augmentent, que les enfants sont fatigués, les personnels épuisés. L’école, qui a été rénovée entièrement, accueille les enfants qui vivent dans les conditions les plus difficiles dans des internats. On a aussi modifié le calendrier et les rythmes scolaires, adapté les programme, créé des espaces collectifs refroidis pour limiter l’interruption de l’accès à l’éducation. On a aussi réformé les parcours de formation pour les adultes, repensé l’enseignement technique et professionnel, mis en place des formations tout au long de la vie pour accompagner la reconversion. On a aussi travaillé sur les carrières car il est illusoire d’imaginer qu’à 50°, on pourra faire travailler des personnels qui présentent des comorbidités liées à l’âge ou à des maladies. En revanche, on a appris à valoriser toutes les compétences et les expériences. L’adaptation est un sujet RH majeur, pas simplement pendant les temps de crise.
Votre livre met le changement climatique au cœur des transformations de la société. Est-il avant tout le moteur du changement ou le cadre auquel les sociétés ont dû s’adapter ?
On peut continuer à subir le réchauffement ET notre dépendance aux énergies fossiles qui réduit d’année en année notre pouvoir d’achat et qui pèse de plus en plus sur les entreprises et les finances publiques. Ou on peut s’adapter à la décarbonation. Car s’adapter au réchauffement climatique ne suffit pas. Un monde réchauffé, c’est moins d’eau, moins de sol, moins de matières premières, moins d’énergie.
De plus, les grandes puissances, comme la Chine ou même les Etats-Unis ont déjà lancé des politiques plus ou moins ambitieuses de décarbonation des usages (et pas seulement de l’énergie). La Chine est déjà leader sur le marché des énergies renouvelable ou du nucléaire. Désormais, elle modernise son appareil industriel pour développer l’offre nécessaire à la décarbonation des usages : véhicules électriques, pompes à chaleur, hauts fourneaux industriels, appareils électroménagers, etc. Aux Etats-Unis, c’est Elon Musk qui a investi dans le véhicule électrique avec Tesla….
Ce n’est ni une utopie, car ce futur est un des possibles. Ce n’est pas une dystopie, car le climat décrit est quasiment acté du fait de nos émissions passées. On ne revient pas en arrière. En revanche, ce sont nos actions actuelles qui permettent de stabiliser le réchauffement. On est à peine à 1,37°C depuis la période préindustrielle (1850-1900) au niveau mondial. Si on continue sur la trajectoire actuelle, on sera à +3° vers 2100 au niveau mondial, +4° au niveau français. On est déjà en train de trier les victimes des canicules car les urgences sont dépassées. Pour « seulement » 40° à l’ombre. On ne s’adapte pas à 4° car les écosystèmes s’effondrent. Et nous dépendons de la biodiversité pour nous nourrir, pour l’eau, pour rafraîchir, pour stocker le CO2.
Au fond, j’ai aussi l’espoir que nos décideurs économiques et politiques s’emparent de ce sujet et cessent de le réduire à un problème écologique, qu’ils imaginent les stratégies industrielles, agricoles, logistiques, économiques, géopolitiques, etc. Les solutions existent. Et il est démontré qu’elles apportent d’énormes bénéfices en matière de santé, de pouvoir d’achat, d’accès à l’éduction, de sécurité économique, alimentaire, etc. Paradoxalement, on avancerait plus vite si on faisait de la décarbonation une réponse au mal-logement, à la malbouffe, la réduction des inégalités, la lutte contre l’isolement des personnes âgées ou handicapées, la réindustrialisation, etc.
Prétendre traiter des problèmes économiques, sociaux, géopolitiques dans un monde et un climat qui n’existent plus, c’est ça l’utopie (ou la dystopie). Le rôle d’un gouvernement, quel que soit le bord, est de se projeter dans l’avenir pour proposer, en fonction de ses convictions, de ses valeurs, de ses appartenances partisanes, une vision stratégique de transformation, en réponse à des problèmes. Ces visions seront forcément différentes. C’est bien pour cela que la transition vers la neutralité carbone est politique et qu’elle doit être inscrite à l’agenda démocratique, car ce n’est plus un problème scientifique, c’est un choix.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
Magali Reghezza-Zitt, Bienvenue en 2055, Dans un monde neutre en carbone. Seuil, 2026.
