Conditionner les financements « aux objectifs poursuivis et à la performance »
Depuis 2017 et le Ministère Blanquer, l’Education nationale a connu une révolution organisationnelle semblable à celle menée dans les autres corps de la fonction publique – police, justice, hôpitaux. Cette transformation des organisations du travail a une histoire. Elle commence à la fin du XXe siècle, lorsque Laurent Fabius commande à Didier un rapport de transformation des lois de finance (5 février 2001) dans lequel il propose de réformer le mode de financement des services publics en conditionnant les crédits alloués « aux objectifs poursuivis et aux résultats attendus, afin d’articuler l’allocation des ressources avec la performance de l’action publique. »
Le 1 août 2001, la loi LOFL (loi organique aux Lois de Finance) ne posait pas seulement les fondations d’une réforme des Finances : elle signait l’acte de naissance d’une transformation des organisations du travail de tout le secteur public. Le siècle avait un an et le Nouveau Public Management venait de naître. Il reprenait à son compte un modèle d’organisation du travail directement inspiré de la « corporate governance », c’est-à-dire d’un modèle gestionnaire obnubilé par la « création de la valeur » dans les entreprises financiarisées[1].
On l’aura compris, la traduction de ce modèle dans la fonction publique prit la forme d’une « autonomie des établissements ». Une école doit pouvoir être gérée comme une entreprise. Un quart de siècle plus tard, comme l’admet lui-même le ministre, le déploiement de ce modèle n’a pas encore atteint son terme. Malgré l’inefficacité patente de ces transformations, les dogmes gestionnaires ne bougent pas d’un iota. Voici à quoi s’attendre.
Hétéronomie des objectifs, autonomie managériale
Qu’on ne se trompe pas, le mot d’ordre de « l’autonomie des établissements » a été brandi contre une fonction publique jugée inefficace, et « surprotégée » par ses statuts. Affaiblir ces derniers, afin de les rendre obsolètes sans trop subir de résistance sociale, était donc une réflexion au cœur de ces nouvelles techniques de pouvoir. De fait, la soumission du corps social passe aujourd’hui par les organisations du travail.
Derrière l’autonomie des établissements nous retrouvons ainsi dans toute la fonction publique les fondamentaux suivants : tout d’abord, l’instauration d’un « pilotage par objectifs », aujourd’hui présent dans les lettres de mission confiées aux chefs d’établissement, et dans la montée en puissance progressive des projets d’établissement ; deuxièmement, qui dit « pilotage » dit généralisation des évaluations (des chefs d’établissement, des établissements, des enseignants, etc.) ; enfin, pour que l’ensemble des travailleurs soient mobilisés à atteindre les objectifs, il faut conditionner les financements, les primes, les carrières au regard des résultats.
On l’aura compris, l’autonomie des établissements est une illusion. Dans la mesure où personne ne décide des objectifs, et que ceux-ci sont fixés dans des lois programmatiques ministérielles, les agents répondent d’un principe radical d’hétéronomie. L’autonomie dont il est question ne porte donc pas sur les objectifs, ni sur la liberté accordée aux enseignants afin qu’ils inventent des manières propres d’être efficaces : elle correspond seulement aux pouvoirs conférés aux chefs d’établissement pour « manager » leurs équipes. Pour reprendre le mot de Jean-Michel Blanquer dans son livre programmatique, L’école de demain (Odile Jacob, 2016), les chefs d’établissement « doivent pouvoir agir en patron ».
Le modèle Blanquer de l’autonomie
Dans ce même livre, Jean-Michel Blanquer commence par remercier le cabinet de conseil McKinsey (auquel il aura massivement recours, comme en témoigne commission d’enquête du Sénat sur L’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques, publié en mars 2022), ainsi que l’Institut Montaigne, pour leurs conseils avisés sur la manière de réformer l’école.
Dans le modèle Blanquer-McKinsey-Institut Montaigne, voici comment il faut gouverner l’école. Tout d’abord, il est nécessaire d’instaurer un pilotage par objectifs ambitieux – Edouard Geffray estime ainsi qu’avec « l’autonomie des établissements, on pourrait en 2033 revenir dans la tête du classement (sic !) » (Le Monde, 8 septembre 2026). D’autre part, pour s’assurer leur autorité sur les équipes éducatives, les chefs d’établissement doivent pouvoir disposer de leviers pour contrôler leur rémunération, leur temps de travail et leur carrière – c’est dans cette perspective qu’il faut interpréter la montée en puissance des évaluations des chefs d’établissement au détriment des inspecteurs d’académie dans les fameux « rendez-vous de carrière » ; l’arbitraire de la distribution des pactes enseignants ; la contractualisation des agents au détriment des concours ; etc.
Dans ce modèle, affirme Blanquer, il sera possible d’imposer des objectifs aux chefs d’établissements qui, en bons managers, sauront instrumentaliser les leviers à leur disposition pour mobiliser les équipes à atteindre ces objectifs. Il sera ainsi possible, se réjouit l’ancien ministre, de mesurer « un effet chef d’établissement », quantifiant la progression des élèves dans son établissement ; un « effet maître » mesurant la contribution de chaque enseignant à la progression de chaque élève ; un « effet établissement » mesurant la performance globale des objectifs. C’est dans cette perspective qu’ont été instaurées sous son ministère les évaluations nationales et les tests de positionnement. Les fondations ont été posées.
A quoi s’attendre demain ?
Quand Edouard Geffray annonce qu’il n’est pas allé au bout de l’autonomisation, on peut se demander quelles réformes demeurent encore à accomplir. En effet, à quoi peut-on s’attendre ? On peut faire l’hypothèse, dans un contexte de décroissance démographique, que le financement de certains établissements sera précisément conditionné à leur capacité à atteindre les objectifs et qu’un « management par la peur », insidieux, expose les enseignants à de nouveaux périls psychiques.
Mais, encore une fois, la principale réforme est certainement contenue dans le livre de Blanquer. Pour s’assurer l’obéissance des enseignants, sous couvert d’une « réforme des mutations », déjà initiée par Elisabeth Borne le temps de son bref passage au Ministère, se dissimulera en embuscade une réforme davantage structurelle : celle d’un recrutement des enseignants directement par les chefs d’établissement avec un « contrat d’objectifs ». C’était, sans nul doute, le vœu le plus cher de Blanquer. Fort à parier qu’il est aussi celui d’Edouard Geffray.
Gabriel Perez
[1] Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, 2014
