Une décision de justice qui rebat les cartes
En 2022, la Région Île-de-France présidée par Valérie Pécresse (LR) a mis à disposition des lycées franciliens des manuels scolaires numériques. Ils sont aussi dénommés par la collectivité « manuels territoriaux » ou « manuels libres », autant de qualificatifs à interroger. Les manuels sont accessibles via une plateforme unique Pearltrees.
Cette initiative a levé une fronde contre une prise en main par une collectivité des « savoirs » : maisons d’éditions privées de manuels scolaires, intellectuels et opposants politiques ont vivement protesté à la rentrée dernière. Benoît Hamon, conseiller régional et ancien Ministre de l’Éducation nationale, et Céline Malaisé, conseillère régionale signent une tribune publiée dans Le Café pédagogique. Ils demandent un « grand débat public sur les outils pédagogiques », « l’augmentation des crédits régionaux nécessaires à l’acquisition de manuels scolaires afin de préserver la gratuité pour les familles mais aussi la liberté de choix des professeurs, constitutive de leur liberté pédagogique […], que la Région organise une véritable consultation des conseils d’administration des lycées quant au maintien ou la réintroduction des manuels papier ».
Petit retour sur des manuels conçus avec le Ministère de l’Education nationale
La Région Ile-de-France précise au Café pédagogique que « La collectivité ne s’est jamais mêlée de la pédagogie, qui reste du ressort de l’Education nationale. Une convention très claire encadre ce dispositif. C’est l’Éducation nationale qui crée et valide les contenus : la Région finance la production et la diffusion, sans intervenir sur le fond des manuels ».
L’initiative avait été contestée par l’association Les Éditeurs d’Éducation, qui regroupe plusieurs éditeurs scolaires, notamment le groupe Hachette de Vincent Bolloré. Dans sa décision du 26 mai 2026, le tribunal administratif de Montreuil conclut que l’édition et la mise à disposition de ces manuels portent atteinte à la liberté du commerce. Mais afin d’éviter une désorganisation des lycées et de préserver la continuité pédagogique, la décision de la cour administrative d’appel accorde le sursis à exécution du jugement au 2 novembre 2026. La Région a acté vendredi 18 septembre la décision et exprime sa préoccupation d’« assurer la continuité pédagogique pour les enseignants et les élèves ». Elle entend poursuivre le combat. Mais au-delà du contentieux juridique se pose une question beaucoup plus large : qui doit produire les manuels scolaires ?
Un marché financé de manière variable par les collectivités
Le manuel scolaire représente un marché économique dépendant des commandes publiques et des changements de programmes. En 2019, le renouvellement de l’ensemble des manuels lié à la réforme du lycée avait été évalué à plus de 300 millions d’euros par l’Association des régions de France, rappelle le SNES-FSU avec des disparités de financement selon les Régions : prise en charge totale ou partielle, équipements numériques. Le syndicat recense des dispositifs de gratuité totale ou partielle en Occitanie, Centre-Val de Loire, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Île-de-France, Pays de la Loire, Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est, La Réunion, Bretagne, Normandie, Nouvelle-Aquitaine et Martinique contrairement en Guyane. Dans les Hauts-de-France et en Guadeloupe, des aides à l’équipement peuvent notamment couvrir les manuels.
Autrement dit, derrière le choix du manuel numérique ou papier se trouve aussi une question très concrète : quel budget une collectivité consacre-t-elle aux ressources pédagogiques et comment le dépense-t-elle ?
Le risque du « tout numérique » : quand le choix devient théorique
La liberté pédagogique suppose également que les équipes disposent réellement de choix. Or choisir entre plusieurs ressources n’a de sens que si les établissements ont les moyens de les acquérir. Dès lors, les politiques éducatives et les budgets des collectivités jouent sur les ressources effectivement disponibles dans les établissements.
C’est là que le débat francilien prend une dimension politique. Une collectivité peut décider de financer du papier, du numérique, un ordinateur avec accès aux manuels, une plateforme de ressources ou une combinaison de ces solutions. Mais chacun de ces choix structure les usages. Le ministère l’a lui-même reconnu dans une réponse publiée en juin 2026 : il se dit attentif aux enjeux de « pluralité éditoriale, de liberté pédagogique des enseignants et d’égalité d’accès aux savoirs ».
Une question économique devenue question politique
Le contentieux francilien révèle ainsi une tension : les collectivités financent une part croissante des ressources scolaires, mais le secteur de l’édition reste un marché privé.
Les débats autour de la concentration des médias et de l’édition, notamment les alertes et campagnes visant le groupe Bolloré, mettent précisément en avant cette question de la pluralité et le risque de dérives sur les contenus. Cette concentration nourrit des interrogations sur la pluralité des acteurs et des contenus. Elle ne signifie pas, à elle seule, que les manuels seraient soumis à une orientation politique particulière mais elle rappelle que la production des ressources scolaires constitue aussi un enjeu de pouvoir économique et politique.
Du manuel papier au manuel numérique : une révolution qui n’a pas tout réglé
Les éditeurs scolaires traditionnels ont eux aussi investi le numérique. Les manuels papier ont été déclinés en versions numériques, enrichies de vidéos, d’enregistrements audio, d’animations, de documents complémentaires ou d’exercices interactifs. D’autres modèles sont apparus, avec des ressources organisées par unités ou par compétences plutôt que sous la forme d’un livre numérique reproduisant le papier. Des plateformes et espaces numériques de travail de type Pearltrees, Moodle, Do.doc, Digipad …. permettent même des partages de ressources et de productions, entre enseignant·es et élèves, ainsi que le déploiement d’activités numériques, créatives, interactives : autant dire des « manuels » évolutifs, collaboratifs, personnalisés.
Le manuel numérique a été vanté pour diverses raisons allant du poids du cartable allégé à la différenciation pédagogique, en passant par l’usage collectif avec des projections en cours, sans oublier l’utilité criante lors de la crise sanitaire. D’ailleurs, la question de la leçon tirée des confinements reste ouverte : quelle politique éducative d’équipement et de formation pour les professeur·es, les élèves, les familles ? Depuis le Covid, l’École s’est-elle réellement préparée à une pédagogie de l’hybridation ? Comment dépasser un modèle de distribution verticale des connaissances qui reste celui des manuels et des Intelligences Artificielles Génératives ?
Dans les collèges comme dans les lycées, ordinateurs, tablettes et environnements numériques ont progressivement accompagné les usages pédagogiques mais ces promesses se heurtent aux réalités de l’École : équipements défaillants, connexions insuffisantes, maintenance, mises à jour, sans temps suffisant de formation et d’acculturation pédagogiques. Car point de miracle, un manuel numérique, s’il en reste la copie, n’est pas automatiquement un outil pédagogique plus efficace qu’un manuel papier.
Le numérique ne dispense pas de pédagogie
Le débat « numérique contre papier » risque donc de manquer l’essentiel. C’est peut-être l’un des angles morts du débat. La question n’est pas seulement de savoir s’il faut remplacer le papier par une tablette ou un ordinateur. Elle est de savoir ce que l’enseignant.e et l’élève font de la ressource. Surtout en ces temps où le métier enseignant est attaqué, notamment par des injonctions pédagogiques à adopter tel ou tel manuel « labellisé », à appliquer telle ou telle méthode de lecture, comme pour le manuel orange publié par le ministre Blanquer en 2018.
Construire sa progression, sa séance fait partie intégrante du métier de professeur, qui est tout à la fois celui d’un artisan, d’un chercheur et non celui d’un exécutant, comme on tend à vouloir le réduire au gré des dernières réformes ou décisions.
Ce que dit Pearltrees
Le modèle francilien de la plateforme permet ainsi aux enseignants de modifier une ressource et de composer leur progression avec des ressources diverses.
Le modèle des « guides » des « fondamentaux »
Publié en septembre 2026, un rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, service du Premier ministre dirigé par le marconiste Clément Beaune, rappelle un héritage du ministre Blanquer « Les guides fondamentaux pour l’enseignement ». « Depuis 2018, le ministère de l’Éducation nationale édite des guides pour enseigner les fondamentaux à l’école primaire et au collège », jugés « précieux » et fondés sur la « recherche ». « Ces guides, dont l’élaboration est coordonnée par le service de l’instruction publique et de l’action pédagogique de la direction de l’enseignement scolaire, s’appuient sur l’état de la recherche. Par exemple, le guide relatif à l’enseignement des nombres, du calcul et de la résolution de problème au CP ». Voilà l’objectif de « piloter des actions pédagogiques au plus du terrain », mais peut-être trop près…
Evaluer les manuels et les méthodes pédagogiques ?
Une autre préconisation de ce rapport est l’évaluation des manuels et de leur « orientation didactique » par une « commission de spécialistes et d’enseignants » qui viendrait proposer « une évaluation de la qualité des manuels proposés selon différents critères », en français, mathématiques et sciences. Selon quels critères : « la » méthode à appliquer ?
Lors d’une réponse à une question au gouvernement en juin 2026, le ministère lui-même rappelle que « la référence pour les professeurs reste les programmes d’enseignement » et que les manuels, qu’ils soient imprimés ou numériques, sont des ressources destinées à structurer les apprentissages et accompagner l’autonomie des élèves. Il insiste sur l’« accès équitable, pluraliste et de qualité aux ressources scolaires, en encourageant l’innovation tout en restant attaché aux fondamentaux éducatifs » et sur la liberté pédagogique des enseignants.
Un paradoxe, alors que l’institution entend développer des politiques de labellisation des manuels présentés comme un soutien, et non comme une contrainte, ou injonction, ce qui peut être perçu différemment par les personnels d’enseignement, comme porté parfois avec beaucoup de zèle par des cadres.
Un manuel ne se contente pas de transmettre des connaissances. Il sélectionne des documents, organise des chapitres, propose des exemples, des images, des exercices. Il donne donc une certaine représentation des savoirs. L’État lui-même considère cette dimension suffisamment importante pour avoir signé en 2024 une charte sur l’égalité filles-garçons dans les manuels scolaires avec les éditeurs d’éducation. Celle-ci porte notamment sur les textes, les exercices, l’iconographie et la représentation des femmes et des hommes.
Mais une ressource produite directement par une collectivité ou le ministère de l’Éducation nationale pose, en retour, la question de la frontière entre politique publique, production pédagogique et marché éditorial.
Qui écrit les ressources ? Qui les valide ? Qui les finance ? Qui les choisit ? Qui peut les modifier ? Et surtout : quelle place laisse-t-on à l’expertise des enseignants ? Le manuel scolaire concentre des questions politiques, économiques et pédagogiques.
Former plutôt qu’équiper à tout prix
Le débat sur les manuels renvoie également à la question du numérique éducatif. Mais disposer d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un manuel numérique ne garantit pas un usage pédagogique pertinent. La question des moyens doit donc inclure la formation, le temps de préparation, l’accompagnement technique et la possibilité pour les équipes de choisir leurs outils. Ne faudrait-il pas alors renverser la logique et partir des besoins pédagogiques pour choisir les outils, plutôt que de partir des outils disponibles pour construire les pratiques ?
Après le jugement : quel manuel pour quelle École ?
La décision du tribunal administratif de Montreuil ne tranche pas la question pédagogique du manuel. Elle porte sur la légalité de l’intervention économique de la Région dans l’édition scolaire. Mais elle arrive à un moment où le modèle traditionnel du manuel est profondément transformé. Le manuel papier n’est pas condamné par le numérique. Le numérique ne garantit pas davantage une pédagogie innovante.
Le véritable enjeu est peut-être ailleurs : donner aux enseignant·es les moyens de choisir et de se former tout au long de la carrière dans un contexte d’une formation continue appauvrie.
La question du manuel est bien plus qu’une querelle entre éditeurs et Région. C’est une question démocratique : dans une École financée par l’argent public, qui doit avoir la main sur les outils qui organisent l’accès des élèves aux savoirs ?
Djéhanne Gani
Dans Le Café pédagogique :
Pearltrees vs manuels : et si on réorientait le débat ?
