Deux fois moins de candidats par poste en vingt ans et une hausse vertigineuse de contractuels
Un nombre de candidats par poste divisé par deux : ce chiffre donne la mesure de la crise d’attractivité. Dans le premier degré, on comptait environ cinq candidats par poste à la fin des années 2000, contre 2,5 en 2023 et 2024. Dans le second degré, la baisse est également importante : de plus de six candidats par poste au milieu des années 2000 à environ trois aujourd’hui. Certaines académies connaissent une situation particulièrement préoccupante. En 2024, le concours externe de professeurs des écoles du secteur public comptait seulement 0,7 candidat par poste à Créteil et 0,8 à Versailles. Le recours aux contractuels augmente donc. Entre 2015 et 2022, le nombre de non-titulaires des premier et second degrés publics a progressé de 43 %, pendant que celui des titulaires diminuait de 0,7 %.
Le salaire, mais pas seulement
Pourquoi le métier attire-t-il moins ? Le rapport revient d’abord sur la question salariale. Entre 1990 et 2013, « les salaires statutaires des enseignants français se sont globalement dégradés en euros constants » pointe le rapport. Mais le diagnostic ne se limite pas à la rémunération, le rapport souligne aussi les transformations des conditions de travail et la concurrence avec d’autres métiers, notamment depuis la généralisation du télétravail. Il relève également une forte tension psychologique : « En France, le métier d’enseignant fait partie des métiers où le niveau de tension psychologique est le plus élevé. » Les enseignants mentionnent notamment « les contraintes de la gestion de classe, la multiplication des tâches (évaluations, reporting, etc.) », mais aussi la complexification du métier liée à la prise en charge d’élèves à besoins particuliers et les relations parfois difficiles.
Un métier plus complexe et moins valorisé, sans préparation adaptée
Le Haut-commissariat à la stratégie et au plan insiste sur le sentiment de ne pas être suffisamment préparé à exercer le métier. Au collège, seuls 38 % des enseignants s’estiment bien ou très bien préparés en matière de pédagogie générale, contre 64 % des enseignants européens en moyenne.
Le rapport associe ce constat à un sentiment de faible valorisation professionnelle. Il relève également une caractéristique de l’exercice du métier en France : « Une fois entrés dans le métier, les enseignants français se distinguent aussi par un exercice du métier assez solitaire. » La question dépasse celle de l’entrée dans la profession, et intègre la formation, l’accompagnement.
Mieux accompagner plutôt que simplement contrôler
Le rapport propose sur ce point de modifier la place de la formation et de l’accompagnement dans la carrière. Il recommande de « poursuivre les efforts entrepris pour mieux les former et les accompagner tout au long de leur carrière », mais aussi d’améliorer les perspectives de trajectoires professionnelles et de renforcer le pilotage pédagogique local. Une recommandation demande de recentrer la formation des enseignants, initiale comme continue, sur « l’observation de la pratique en classe » et sur des approches pédagogiques et didactiques « fondées sur les résultats de la recherche ». Une autre recommandation va plus loin : les formateurs des masters éducation devraient pouvoir observer et accompagner les étudiants dans les classes pendant leurs stages, voire au début de leur carrière.
Séparer accompagnement et inspection
Le rapport du Haut-commissariat à la stratégie et au plan propose de « distinguer les fonctions et les moments d’accompagnement d’une part et d’inspection d’autre part » pour favoriser un véritable accompagnement professionnel sans l’associer à l’évaluation. Le rapport veut également valoriser davantage le travail collectif avec une recommandation pour « mieux reconnaître les fonctions de coordination pédagogique au sein des écoles ou des établissements ».
Au collège, cette fonction pourrait être confiée à un adjoint du principal dont elle constituerait la mission principale.
Revaloriser les enseignants
La baisse démographique offre, selon le rapport, une possibilité de redéployer une partie des moyens. Les effectifs du premier degré ont diminué de 9 % entre 2015 et 2025 et devraient encore baisser de 15 % entre 2025 et 2035. Dans le second degré, une baisse de 13 % est attendue. Le rapport propose d’utiliser une partie de ce « dividende démographique » pour réduire la taille des classes, mais aussi pour revaloriser les enseignants. Mais il ne préconise cependant pas nécessairement une revalorisation uniforme. La recommandation 3 propose de cibler notamment « les missions ou les affectations où les pénuries sont les plus criantes ». Pour les auteurs du rapport, les classes moins chargées et les salaires revalorisés ne suffiront pas : « Mais ces deux leviers ne suffiront probablement pas. »
Donner du temps au collectif
Le rapport propose enfin de rendre davantage visibles les activités qui ne se déroulent pas devant les élèves. Dans le second degré, il suggère de revoir les obligations de service afin d’identifier des temps de formation et d’animation pédagogique.
Il prend soin de préciser qu’il ne s’agit pas « d’augmenter leur temps de travail ». L’objectif serait plutôt de rendre « possibles, visibles et valorisables à la fois les actions de développement professionnel et le travail collectif des enseignants ».
Une réforme de la formation déjà engagée
La réforme de la formation initiale lancée en mars 2025, avec notamment l’avancement du concours en fin de licence et une formation post-concours rémunérée conduisant au niveau master est considérée comme une évolution positive.
Dans la formation continue, les dispositifs en « constellations » sont jugés prometteurs. Ce dispostif permet à des groupes d’enseignants de travailler dans la durée avec un référent, d’échanger sur leurs pratiques et d’organiser des visites et des observations croisées. Une pratique encore « peu commune en France », souligne le rapport.
Si certains points font consensus, comme la rémunération insuffisante et les effectifs chargés, les difficultés des élèves et le manque de formation des enseignants, pour autant, des réponses soulèvent quelques questions.
Ainsi sur la question de la rémunération, cibler des missions ou affectations perpétue les inégalités et la non-reconnaissance de la nécessité de revaloriser, indépendamment du « mérite », ou d’un travail supplémentaire. Quant à la question de l’accompagnement, n’est-elle pas celle de la formation initiale et continue, insuffisante et peut-être pas d’un guidage pédagogique ou de manuels labellisés comme de kits à enseigner ? La question du « pilotage » pédagogique pose la question au cœur de la profession, de la « liberté pédagogique ».
Le rapport rappelle un héritage du ministre Blanquer : « Les guides fondamentaux pour l’enseignement ». « Depuis 2018, le ministère de l’Education nationale édite des guides pour enseigner les fondamentaux à l’école primaire et au collège », jugés « précieux » et fondés sur la « recherche » plus loin dans le rapport. « Ces guides, dont l’élaboration est coordonnée par le service de l’instruction publique et de l’action pédagogique de la direction de l’enseignement scolaire, s’appuient sur l’état de la recherche. Par exemple, le guide relatif à l’enseignement des nombres, du calcul et de la résolution de problème au CP ». Voilà l’objectif de « piloter des actions pédagogiques au plus du terrain », mais peut-être trop près…
Djéhanne Gani
