Une pensée en action
Dans ce livre dirigé par Richard Etienne, Martine Dreyfus et Jean-Charles Chabanne, le champ de la théorie se veut aussi celui de l’observation, de l’analyse et de l’action. L’ouvrage livre des pistes pour faire évoluer les pratiques de classes, en ajustant par exemple les gestes d’étayage ou de tissage, mais encore la formation par des « recherches participatives », ou même le pilotage d’un établissement. Avec une ambition forte : « changer l’école avec et grâce à ses acteurs », « comprendre et améliorer l’action éducative et la formation de tous les personnels (…) en vue d’une transformation démocratique, humaniste et sociale du système éducatif. »
Une pensée actuelle
C’est que la pensée de Dominique Bucheton n’a peut-être jamais été aussi urgente. A l’heure du distributeur automatique de textes que constitue potentiellement l’IA, il devient crucial de déployer enfin en classe, avec l’IA et contre l’IA, une réelle didactique de l’écriture, de considérer l’élève comme « sujet écrivant », de privilégier « le processus d’écriture sur le produit », d’apprendre à travailler et évaluer les « écrits intermédiaires », d’aider à une « autorégulation de l’apprentissage ».
Un article de Yann Mercier-Brunel vient en particulier livrer des pistes pour aider à consolider et réinventer nos critères d’évaluation. Car il ne s’agit pas d’« entrainer l’élève à l’application simple d’un certain nombre de principes d’écriture pour l’amener à les synthétiser avant de créer un texte personnel ». Il nous faut inventer des « outils pour communiquer avec les élèves ». Il convient d’adopter comme critères « la dimension énonciative et pragmatique du texte », sa « dimension sémantique et symbolique », la construction qui s’y travaille « d’un rapport à la norme ».
Comme le souligne l’auteur, cette « conception de l’évaluation » qu’a proposée Dominique Bucheton « n’a pas encore réussi à s’imposer au sein du système scolaire. Il nous appartient de relever avec elle ce défi ». Autrement dit, plus que jamais, de donner réalité et sens aux parcours d’écriture et d’apprentissage plutôt que de déplorer l’impossibilité d’une évaluation sommative que les normes scolaires comme les nouvelles technologies rendent désormais si souvent factice.
Une pensée pour demain ?
Laissons alors conclure Dominique Bucheton elle-même, toujours si vivifiante. « Une autre figure de l’enseignant se dessine. En rupture complète avec la plupart des représentations professionnelles et sociales. Celles d’un enseignant médiateur, accompagnateur, reste à construire en formation et dans la société. Il faudra du temps ! Cette conception appelle des changements radicaux des postures d’enseignement, la mise en œuvre au moment opportun d’une grande diversité de formes d’étayage, de lâcher prise, de coétayage entre élèves. C’est l’image presque impensable d’un enseignant qui sait se taire, écouter, observer pour mieux ajuster situations, tâches, voies diverses de l’apprendre à la diversité des publics. Un enseignant qui met en œuvre des gestes professionnels qui ne sont jamais seulement techniques, didactiques, mais toujours inscrits en arrière-plan dans, dans un ensemble de préoccupations conjuguées (tissage, atmosphère, temporalité) pour maintenir l’engagement de ce grand cerveau social qu’est une classe. Cette posture d’étayage demande aux enseignants liberté et créativité. » Chiche, enfin ?
Jean-Michel Le Baut
Du faire parler, écrire et penser les élèves à l’agir éducatif, Sous la direction de Richard Etienne, Martine Dreyfus et Jean-Charles Chabanne, Presses Universitaires de la Méditerranée, 16/07/2026, ISBN 2367815488
Dominique Bucheton dans le Café pédagogique
