Face à une colère légitime, une logique répressive
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a apporté son « total soutien » aux forces de l’ordre lors de la conférence de presse du 2 octobre. Il a évoqué sa confiance « comme d’habitude au juste équilibre entre proportionnalité des interventions et nécessaire maintien de l’ordre ». Ces déclarations ont pu faire blêmir quelques visages, après les images d’interpellations violentes qui circulent sur les réseaux sociaux où l’on peut voir une jeune fille étranglée, un jeune homme éborgné, des jeunes pourchassés.
Contrairement à ces déclarations du ministre de l’Intérieur, « devant les lycées, les policiers agissent sans discernement » estime Raphaël Kempf, avocat de lycéens interpellés. Comme lors d’autres arrestations, transferts et gardes à vue, des lycéennes et lycéens témoignent de violences policières, d’insultes et de menaces, notamment à caractère raciste. Selon l’avocat, l’objectif des interpellations et des gardes à vue est clair : « l’arrestation, le placement en garde à vue n’ont pas pour but de maintenir l’ordre, mais d’humilier, de faire peur et de dissuader les jeunes, les lycéens, d’exercer une liberté fondamentale, qui est la liberté de manifester ». Il y voit un pouvoir qui ne sait pas gérer la colère légitime autrement que par la logique répressive.
Des interpellations « à la va-vite », pour l’affichage : un collégien de 12 ans privé de liberté
« J’ai même vu un collégien de 12 ans » s’exclame l’avocat. L’enfant a passé trois heures privé de liberté avant que sa mère ne vienne le chercher. Pour Raphaël Kempf, cette interpellation « atteste d’un manque de discernement » des forces de l’ordre. Pour l’avocat, « les interpellations étaient pour la plupart injustifiées, et ne servent qu’à faire de l’affichage ». Il parle d’arrestations « à la va-vite », faites « sans discernement ».
Un drapeau palestinien, « provocation à l’émeute »
Pourquoi arrête-t-on ces jeunes ? L’un d’eux a été interpellé pour avoir accroché un drapeau palestinien sur son lycée, un acte « qualifié juridiquement de provocation à l’émeute, ce qui est complètement absurde » estime l’avocat. Ce jeune a été remis en liberté après quelques heures de garde à vue.
Les autres motifs invoqués vont de la « participation à un groupement » à la « participation à un attroupement en étant porteur d’une arme », en passant par la provocation à la commission de violences ou de dégradations. Raphaël Kempf dénonce « l’instrumentalisation du droit pénal à des fins de répression et de dissuasion », avec « à l’égard des lycéens, un niveau de répression tout à fait disproportionné, qu’on n’a pas connu dans les précédents mouvements lycéens ».
Des gardes à vue sans aucune suite
Beaucoup de jeunes sont ressortis sans aucune suite judiciaire. « Si les dossiers étaient solides, s’il y avait des éléments permettant de prouver que tel jeune avait incendié une poubelle ou un bâtiment, ou jeté des projectiles sur les policiers, ces jeunes ne seraient pas sortis de garde à vue », souligne Raphaël Kempf. Une remise en liberté sans suite signifie que le parquet n’avait pas assez d’éléments pour poursuivre. Ces arrestations, violences policières sans suite avaient déjà été dénoncées par des organisations syndicales, la FCPE et la LDH à Paris en 2024 lors de précédentes mobilisations lycéennes.
En Seine-Saint-Denis, des commissariats saturés
Ces derniers jours, le nombre d’arrestations a saturé les commissariats, notamment en Seine-Saint-Denis. L’avocat décrit des cellules où les jeunes sont « très nombreux », des permanences d’avocats débordées et des commis d’office qui n’arrivent pas à voir tout le monde. Dans un système engorgé, les jeunes n’ont pas pu accéder à leurs droits. « On n’a pas pu reconnaître et rendre effectifs les droits des enfants dans de bonnes conditions », déplore Raphaël Kempf, qui rappelle qu’un enfant a le droit « d’être traité correctement, de voir son avocat le plus rapidement possible, de voir un médecin le plus rapidement possible ».
Comme pour d’autres mouvements sociaux, les mouvements contre la réforme des retraites, les Gilets Jaunes ou les mobilisations étudiantes, les gardes à vue sont levées sans suite. Pour l’avocat, sous la pression gouvernementale, les policiers font le choix d’interpeller des jeunes à qui l’on n’a rien à reprocher et contre qui aucun dossier ne pourra tenir. Surveiller et punir…
Djéhanne Gani
Dans Le Café pédagogique
