Un vilain défaut ou une qualité menacée ?
De la curiosité, l’ouvrage d’Yves Citton éclaire les enjeux, les contours, les dynamiques, les obstacles. Et en retrace l’histoire, qui s’avère fort complexe tant les représentations furent changeantes. Car aux fondements de notre culture, il y a sa réprobation : les mythes d’Eve, Pandore ou Psyché dénoncent « une curiosité spécifiquement féminine, relevant d’une pulsion irrésistible, qui conduit à transgresser un interdit masculin » ; au Ve siècle, le père de l’Eglise Saint Augustin d’Hippone condamne le « désir de savoir », la libido sciendi : le péché de vouloir connaitre pour connaitre, au lieu de se soumettre aux dogmes.
La « révolution scientifique » doit s’en émanciper tandis que les colonialistes « cabinets de curiosités » d’antan viennent symboliser « une curiosité extractiviste, qui considère le monde entier comme étant à la disposition de ses bons plaisirs. » Bientôt se déploie la nécessité d’une pensée aventureuse, comme dans le free jazz où « chaque instrumentiste-compositeur est devenu lui-même en sortant de soi par la grâce de sa collaboration avec les autres ». Autrement dit, la nécessité d’une pensée qui tente de se libérer de la reproduction aliénante comme du ressassement identitaire : « Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux dire l’activité philosophique – si elle n’est pas le travail critique de la pensée contre elle-même ? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et où il serait possible de penser autrement ? » (Michel Foucault, L’usage des plaisirs, 1984).
Ce temps serait-il déjà révolu ? Désormais, le « capitalisme de plateforme » multiplie et raffine les moyens de capter et conserver notre attention. Les réseaux sociaux cherchent à nous enfermer dans des bulles de relations et d’informations. Avec les moteurs de réponses et les distributeurs de textes que nous offre l’Intelligence Artificielle Générative vient « la délégation de nos gestes de recherche à des agents investigationnels ». L’époque est celle d’une contre-alchimie : chercheurs d’or dans les nouveaux mondes du savoir, nous voici condamnés à la chape de plomb que posent les robots conversationnels sur nos connaissances et nos écritures.
Pour que vive à l’Ecole la curiosité
Que faire ? « Clamer « Vive la curiosité ! » ou inviter les individus à « rester curieux » ne suffit pas. Si nous espérons réellement cultiver les curiosités, il faut mettre en place les conditions de son déploiement. » Yves Citton développe dans l’ouvrage cinquante propositions politiques, dont nous ne retiendrons ici que quelques-unes concernant le monde éducatif.
Pour que revive la curiosité, il s’agit par exemple d’y retravailler nos postures : « réorganiser les relations pédagogiques pour partir des curiosités et des questionnements des élèves plutôt que des contenus d’un programme » ; « projeter l’image d’enseignantes curieuses (et non seulement savantes), travaillant à surmonter leur ignorance par la quête active, collective et parfois tâtonnante, de connaissance à construire plutôt que par la livraison de vérités toutes faites » …
Il s’agit encore de varier nos angles de vue et d’échapper au prêt-à-manger : « favoriser la confrontation à des contenus complexes et ambigus » ; « articuler les enseignements aux expériences des élèves en dehors de la salle de classe »…
Il s’agit aussi d’ajuster nos modalités de travail dans le sens d’une pédagogie participative : « impliquer les étudiants dans la définition des objectifs et du contenu des dispositifs de notation, en récompensant la prise de risque inhérente à la curiosité plutôt que la régurgitation des savoirs transmis » ; « rejeter la dynamique compétitive et mutilante des notations et des tests standardisés qui réduisent la relation pédagogique à la préparation d’une épreuve athlétique plutôt qu’au développement de la curiosité » ; « créer entre les étudiantes un environnement collaboratif qui favorise la constitution de « coopératives » indépendantes au sein desquelles les participantes puissent partager leur curiosité et approfondir leurs études »…
Il s’agit même de revaloriser certains enseignements, jugés secondaires dans l’économie scolaire et universitaire du savoir : « donner une place centrale aux études relevant du domaine général des « humanités », qui contribuent moins à apporter des connaissances nouvelles qu’à appréhender les différentes formes d’ignorance qui les hantent et qui sous-tendent nos prétentions au savoir » ; « introduire dès l’éducation secondaire des pratiques de suivi infrastructurel apprenant à réinscrire nos produits de consommation courante (un hamburger, un smartphone) dans les chaînes d’approvisionnement dont ils émanent (du soja amazonien nourrissant un bœuf irlandais, des métaux africains fabriqués au Nord assemblés en Asie) » …
L’IA, potentiellement et dangereusement, « comble le désir de savoir et tue le désir d’apprendre», alerte à juste titre le pédagogue Philippe Meirieu. Incontestablement, l’urgence désormais, c’est la mobilisation plutôt que la déploration ou la prohibition, ces aveux d’impuissance. Assurément, pour mener ce combat, il ne suffira pas d’énoncer de grands principes et des dispositifs réglementaires tels que le « Cadre d’usage de l’IA en éducation ». Le mérite de l’ouvrage d’Yves Citton, c’est de nous inviter et de nous aider à travailler, profondément et activement, à une « culture de la curiosité ». Cela passe par une revitalisation de nos contenus et modalités de travail. Cela passe par des choix tout à la fois politiques et pédagogiques. Y sommes-nous collectivement disposé·es ?
Jean-Michel Le Baut
Sur le site des éditions de l’aube
Cadre d’usage de l’IA en éducation
Dans le Café : IA : enfin le temps de la pédagogie ?
