Depuis fin septembre, un mouvement lycéen de grande ampleur s’étend à travers le pays. Le seul mardi 29 septembre, on comptait 416 lycées « perturbés » et depuis s’enchainent les blocages, rassemblements et manifestations partout sur le territoire avec une dernière manifestation à succès ce mardi 13 octobre. La génération Z, déjà écrasée par ses conditions sociales, la menace de la guerre ou la crise climatique, exprime son besoin d’être respectée, notamment dans ce qui fait son quotidien : l’école. Elle réclame davantage de personnels, des lycées rénovés, des classes et des emplois du temps vivables ou la fin de Parcoursup, rejoignant ainsi les revendications historiques de leurs aîné·es. Parallèlement, le discours politico-médiatique n’a eu de cesse de renvoyer l’image d’une jeunesse violente et manipulée qui ne sait s’exprimer qu’en brulant des poubelles[1].
La première réponse apportée, en écho avec ce discours, est d’une inquiétante brutalité, faite de gaz lacrymogènes, de tirs de grenades, d’interpellations et de gardes à vue sur, faut-il le rappeler, pour l’essentiel des enfants. A l’heure où le gouvernement prépare un ultime budget incluant de nouvelles restrictions dans le service public d’éducation, son premier acte est d’envoyer les forces de l’ordre mater des lycéennes et des lycéens qui réclament de meilleures conditions d’apprentissage.
Mais force est de constater, à la veille des vacances d’automne, que cela n’a pas suffi pas à apaiser la colère de celles et ceux qui étudient au sein de passoires thermiques, dans des classes surchargées et sans prof parfois pendant des mois entiers. Le ministre Edouard Geffray a alors très rapidement changé de tactique. Dans un courrier adressé aux chefs d’établissements[2], il a autorisé la fermeture des lycées lorsque la situation l’exige, c’est-à-dire partout et pour un temps indéterminé. Depuis, dans de nombreux établissements du territoire, les élèves continuent de trouver porte close et les enseignant·es ont vu le retour de la « continuité pédagogique », concept vaseux hérité de la crise sanitaire de 2020 qui a leur a laissé un souvenir amer. On comprend pourquoi !
En mars 2020, lorsque la pandémie de Covid-19 avait contraint le pays à fermer ses écoles, collèges, lycées et universités, Jean-Michel Blanquer et les communicants de son ministère avaient popularisé cette formule car il fallait rassurer. Les bâtiments étaient fermés mais l’École, disait-on, continuait. A distance. Et l’on sait ce que cela a donné[3] !
Cette tribune est d’abord écrite pour soutenir les légitimes mouvements sociaux, notamment ceux des étudiant·e, qui réclament plus de moyens pour les lycées ou les universités, pour dénoncer la répression dont iels font l’objet et pour demander la levée des sanctions qui seraient prisent à l’encontre de la jeunesse qui manifeste.
Elle est aussi écrite, à l’heure du retour de la « continuité pédagogique », pour rappeler cette évidence : l’école à la maison, ce n’est pas l’école. Enseigner ne consiste pas à déposer un fichier PDF sur un espace numérique, à téléverser une batterie d’exercices sur une plate-forme ou à parler devant trente petites vignettes alignées sur un écran. Enseigner est un métier forgé dans la relation humaine entre un groupe d’apprenants et une personne dépositaire des savoirs, qui nécessite de l’observation, de l’attention, des échanges. De manière symétrique, apprendre n’est pas seulement recevoir une information et l’institution scolaire est le lieu des rencontres humaines avant tout.
En fermant les lycées dans l’unique but de tarir une légitime colère sociale, le gouvernement réactive un dispositif élaboré en temps de pandémie mondiale. Il utilise une organisation prévue pour protéger les populations d’un nouveau virus inconnu afin de calmer la mobilisation des étudiant·es et continuer ses politiques austéritaires. La « continuité pédagogique » était déjà un ersatz d’école que nous avons toléré lorsque nous étions sous le choc[4] de la COVID-19. Elle a été synonyme de rupture du lien scolaire, particulièrement pour les élèves déjà fragiles, d’accroissement des inégalités, de perturbation des apprentissages et de désorganisation des collectifs scolaires, elle ne doit pas être réactivée avec pour seul objectif d’étouffer la révolte et pour conséquence de rendre les enseignant·es complices malgré eux d’une stratégie politicienne.
Dans une démocratie, on ne ferme pas un hôpital lorsque le personnel médical manifeste, on ne ferme pas une usine lorsque les ouvrièr·es sont en grève, on ne ferme pas les chemins de fer lorsque les cheminot·es débrayent. On écoute, on prend en compte les revendications et on revoit sa copie. Remettre en place la « continuité pédagogique » comme on met la poussière sous le tapis est un signe de faiblesse et de lâcheté de ce gouvernement. Les étudiant·es de la génération COVID, leurs enseignant·es et l’école en général méritent mieux que ça.
Frédéric Grimaud
[1] Younes, J. (2026, 2 octobre). Au JT de France 2 : poubelles brûlées partout, revendications des lycéens nulle part. Acrimed.
[2] https://www.cafepedagogique.net/2026/10/02/le-ministre-sadresse-aux-chefs-detablissement-appel-au-dialogue-consultation-en-ligne-des-lyceen-es/?utm_source=chatgpt.com
[3] https://www.humanite.fr/societe/education-nationale/frederic-grimaud-les-professeurs-des-ecoles-expriment-une-vraie-souffrance-734351
[4] Klein, N. (2008). La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre (L. Saint-Martin & P. Gagné, trad.). Actes Sud.
