Dans son programme pour les élections régionales de septembre 2026 en Saxe-Anhalt, l’AfD allemande consacre un passage entier à l’école inclusive[1]. Le titre donne le ton en clamant « pas d’expérimentations sur nos enfants. » L’inclusion y est présentée comme un « échec total », mobilisant des enseignant·es spécialisé·es dans une période de pénurie de professeur·es et la proposition politique de l’extrême droite allemande sonne le tocsin : « Nous mettrons fin immédiatement à l’inclusion et développerons les établissements spécialisés ». Outre Rhin, la position du parti ultralibéral qui n’hésite pas à s’accoquiner avec des néonazis a le mérite de la clarté concernant l’école inclusive. Ils n’en veulent pas !
Mais en France, leurs alter-égos font montre d’un mimétisme agressif qui pourrait les faire passer pour des allié·es des personnes en situation de handicap. En effet, faisant mine de rejeter toute proximité avec l’AFD de la main gauche mais votant de la main droite les mêmes textes qu’eux au parlement européen, le RN ne manifeste aucune opposition frontale à l’inclusion scolaire tout en distillant des éléments de langage qui dévoilent un projet de société
D’abord, rappelons que l’école inclusive s’est longtemps présentée comme l’un de ces rares sujets sur lesquels un consensus politique semble possible. La loi du 11 février 2005, élaborée sous un gouvernement de gauche et votée sous une majorité de droite, constitue un tournant dans la scolarisation des enfants en situation de handicap. Elle affirme leur droit à une scolarisation et pose le principe de l’inscription dans l’établissement scolaire de référence. Et tout le monde applaudit. Deux ans plus tard, c’est le fameux débat de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle 2007qui nous montre à quel point la question est partagée par des camps politiques qui défendent des orientations générales pourtant différentes. Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy s’affrontent sur la scolarisation des enfants en situation de handicap, chacun voulant attribuer à sa famille politique le soutien le plus engagé à une école inclusive. Même si l’on aurait raison de se méfier de la sincérité d’une femme ou d’un homme politique en campagne, on peut s’accorder avec eux sur le fait que la Loi de février 2005, et avec elle la scolarité en milieu ordinaire, est une question qui peut rassembler des politiques de gauche comme de droite. Toute la droite ?
A première vue en tous les cas, pas grand-chose qui soit aussi assumé que le programme de l’AfD, et ce quel que soit le parti d’extrême droite sur lequel on pose la focale. On cherchera en vain dans leurs propositions une phrase aussi brutale que « nous mettrons fin immédiatement à l’inclusion ». Mieux, des député·es du Rassemblement National interviennent régulièrement pour dénoncer le manque d’AESH et leur précarité, l’insuffisance du nombre de places en ULIS ou les difficultés rencontrées par les familles. Ils peuvent même voter des textes destinés à améliorer la scolarisation des élèves en situation de handicap. C’est à s’y méprendre avec les positions de l’arc Républicain … tout comme il est difficile de distinguer une araignée bolas d’un excrément d’oiseau !
Il faut donc se rapprocher, chausser de bonnes lunettes et chercher le diable dans les détails. Et pour saisir le véritable positionnement de l’extrême droite sur l’école inclusive, il faut d’abord comprendre que celle-ci n’est pas seulement une politique publique destinée à mieux s’occuper des personnes handicapées, un saupoudrage de droits nouveaux acquis à la marge, mais qu’elle repose sur un renversement autrement plus profond. Pendant des décennies, la question posée à l’enfant très écarté de la norme pouvait se résumer à « es-tu capable de fréquenter notre école ? ». Mais depuis 2005, elle est devenue « comment l’école doit se transformer pour être capable de t’accueillir ? » Ce déplacement change tout et oblige l’institution scolaire à se transformer radicalement pour rendre possible la présence de tous. Les politiques qui ne s’inscrivent pas dans ce paradigme peuvent être suspectés, au fond, de ne pas porter l’inclusion de toutes et tous dans une école commune. C’est à cette aune qu’il faut analyser les prises de position du Rassemblement National.
Parmi celles-ci, on trouve par exemple l’intervention de Caroline Parmentier, à l’Assemblée nationale[3]. Partant d’un constat qui pourrait être partagé par beaucoup de professionnel·les de l’éducation – démarches interminables, manque d’AESH, enfants sans solution, souffrance professionnelle des enseignant·es – la députée RN plaide pour la création de « milliers de places en établissements spécialisés », ainsi qu’une meilleure reconnaissance des initiatives locales, « publiques comme privées ». On lit entre les lignes l’attachement de l’extrême droite aux cursus ségrégatifs. L’année suivante, c’est sa passion pour la norme qui transpire dans l’amendement[4] porté par le député Roger Chudeau lorsqu’il s’en prend, sous couvert d’égalité et de reconnaissance des diplômes, aux modifications des critères d’évaluation, aux « barèmes différenciés » et à une « pondération spécifique » lors des examens nationaux. Les député·es ayant voté cet amendement ignoraient sans doute que l’égalité n’est pas la même chose que l’équité. Avec d’autres élu·es d’extrême droite, ils font vivre silencieusement l’idée que tous les enfants ne peuvent pas fréquenter la même école. Ils n’en expriment même pas le désir.
Il faudra attendre de se rapprocher des élections présidentielles d’avril prochain pour y voir plus clair dans le projet porté par Marine Le Pen et pour savoir ce qu’elle dit de l’école inclusive. En attendant, on peut se référer à ce qu’elle répondait à un questionnaire[5] posé par le média Handicap.fr en 2022, exposant le fond de sa pensée qui peut se résumer à « Tous les enfants qui peuvent être scolarisés doivent l’être ». Oui, ceux qui le peuvent exclusivement, dans une école sous dotée en termes de moyens matériels et humains. Pour les autres ? La candidate disait alors que « Si le maître mot est l’inclusion, il ne faut pas être naïf » et que, concernant les établissements spécialisés, « Il faut au contraire […] augmenter leur nombre », promettant la création de 10 000 places si elle était élue. Pour l’école inclusive donc, on repassera !
L’extrême droite en France, sans être aussi explicite que son pendant germanique, réussit à se déclarer du côté des enfants en situation de handicap tout en hypothéquant leur possibilité d’aller à la même école que les autres. De la même manière qu’elle prétend être du côté des travailleuses et des travailleurs tout en leur refusant des augmentations de salaire, du côté des femmes tout en refusant d’étendre les droits à l’IVG ou du côté des plus pauvres tout en refusant de taxer les grandes fortunes, le RN produit un discours égalitaire et protecteur comme l’araignée bolas produit de la phéromone de papillon. Son mimétisme agressif lui permettra-t-il de récolter les voix de quelques enseignant·es, AESH ou parents d’enfants en situation de handicap qui souffrent d’une école inclusive sous-dotée et mal organisée, qui parfois reconnaissons-le crée davantage de souffrance qu’elle n’en apaise ? C’est pour ne pas avoir à attendre la réponse à cette question qu’il est important dès maintenant de défendre une école réellement inclusive, qui ne laisse aucun enfant à la porte des établissements scolaires sans maltraiter celles et ceux qui les fréquentent.
Frédéric Grimaud
[1] https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/18/lafd-veut-faire-revenir-lallemagne-au-passe-texte-integral-du-programme-de-magdebourg/
[2] https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/01/17/handicap-eric-zemmour-trebuche-sur-son-obsession-de-l-inclusion_6109774_6059010.html
[3] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/seance/session-ordinaire-de-2024-2025/premiere-seance-du-lundi-05-mai-2025?utm_source=chatgpt.com
[4] https://politique.pappers.fr/amendement/n000003-renforcer-parcours-inclusif-eleves-situation-handicap-AMANR5L17PO419604B1610P0D1N000003
[5] https://informations.handicap.fr/a-marine-lepen-election-programme-handicap-32579.php
