Nul besoin de remettre en cause la qualité littéraire des œuvres élues. Ni de rappeler ici la nécessité bien plus urgente, jusque pour réconcilier les lycéen·nes et l’Ecole, de transformer en profondeur les programmes coercitifs et sclérosés du français au lycée.
Permettons-nous cependant d’interroger une fois de plus la procédure de sélection elle-même. Car elle parait fort pyramidale et nébuleuse : qui choisit ces œuvres imposées à la lecture d’une génération lycéenne ? avec quelle légitimité ? au nom de quels critères ? selon quels objectifs ? Mystère et boule de gomme.
Soulignons que le programme 2027 met à l’honneur un communard (Verlaine), un communiste (Aragon) et une humaniste (Chédid). Des choix judicieux au moment même où des pancartes lycéennes proclament combien des auteurs au programme (Rimbaud, La Boétie) les invitent à l’engagement.
Mais poussons le raisonnement : la procédure ne parait-elle pas lourde de menaces ? Quelles seront les œuvres imposées si la machine institutionnelle se retrouve un jour aux mains de l’extrême-droite ? Joseph de Maistre, Charles Maurras et Renaud Camus pour la littérature d’idées ? Maurice Barrès, Pierre Drieu la Rochelle et Michel Houellebecq pour le roman ? etc.
« Notre situation historique n’est pas pré-révolutionnaire, mais pré-autoritaire », juge l’historien Patrick Boucheron en ce mois d’octobre 2026. Dans l’Ecole aussi, où, par exemple, l’Inspecteur Général Vincent Duclert vient, sous Macron, d’être mis en retraite anticipée pour avoir codirigé l’ouvrage Les Faussaires de la nation qui décrit « comment l’extrême droite défigure l’Histoire ». A quelques mois d’élections cruciales, la préoccupation ministérielle ne semble pas, hélas, de consolider les processus décisionnels pour que s’y déploient tout à la fois expertise, démocratie, transparence.
Des programmes qui nous invitent à la révolte, mais des procédures qui nous programment à la soumission. Question inquiète : dans cette écrasante pyramide éducative, si le pire advient, quelle sera notre capacité de résistance, collective et individuelle ?
Jean-Michel Le Baut
Dans Libération : Entretien avec Patrick Boucheron
