Au fil de l’année de tous les dangers, à quoi rêvent les élèves de Troisième du collège Georges Clémenceau dans le quartier défavorisé de la Goutte d’Or à Paris (station de métro : ‘Château Rouge’) ? A peine sortis de l’enfance, comment des garçons et des filles de 14-15 ans aux parcours personnels et familiaux difficiles envisagent-ils leur avenir alors qu’ils ignorent encore qui ils sont ? Guidés par une équipe éducative énergique et acharnée à les faire réussir, ces jeunes, entre décontraction affichée et tourments secrets, sont-ils en situation de choisir leur orientation en connaissance de cause, au moment crucial où l’institution les enjoint – et vite – de s’y résoudre ?
Château Rouge, exploration engagée et sensible auprès d’une jeunesse vulnérable
Passionnée par l’adolescence, cet âge de la vie où l’insouciance se perd et laisse la place à une nouvelle appréhension du monde, mélange détonant de peur et d’audace, Hélène Milano (comédienne et cinéaste) poursuit ici une exploration intime de la jeunesse, entreprise notamment à travers deux documentaires : Les Roses Noires (côté féminin, 2012) et Les Charbons Ardents (côté masculin, 2018).
Après des expériences de création diverses – films, workshops, théâtre – au cœur des quartiers populaires auprès des jeunes confrontés aux injustices, aux violences sociales et systémiques, Hélène Milano choisit cette fois un lieu unique et l’immersion dans le quotidien de Château Rouge. Une aventure familière et extraordinaire dont les héros fragiles sont des collégiens en quête d’un avenir ne se réduisant pas aux apprentissages professionnels, un horizon infini à la mesure de leurs urgences intérieures, de leur ‘vie invisible’ aux adultes’, selon les termes de la réalisatrice.
Pour tisser des liens de familiarité et de respect mutuel, tant avec les élèves qu’avec les membres de l’équipe éducative, Hélène Milano choisit une installation au long cours, munie d’une caméra qui ne se cache pas mais ouvre un espace de représentation accessible, dans une sorte de compagnonnage avec les différents protagonistes. Un dispositif assez souple dans la durée pour se déplier en fonction de ‘temporalités’ de natures différentes : le temps de l’enseignement et de la vie de l’établissement (avec son cortège d’absences, de fugues, de rappels à l‘ordre et d’échanges rugueux ou bienveillants), et son déroulement inhérent aux rythmes de la scolarité des cours par matières jusqu’aux choix obligatoires de vœux formulés d’orientation et l’expérience vécue par chacun et chacune de l’épreuve du brevet.
Il y a bien des scènes ainsi saisies dans le face-à-face délicat des relations contradictoires nouées au fil des mois de la part des élèves (tiraillés entre leur désir d’amusement inconséquent, leur allergie aux normes et leur vœu de bonne conduite) avec les adultes, professeur.es, conseillères d’éducation, conseillère d’orientation, AED, principale, tous mobilisé.es avec constance pour instruire et éduquer tout en se souciant des troubles du comportement ou des signes de détresse. Jusqu’à demander d’une voix posée à un élève disparu un certain temps du foyer maternel comme de l’établissement scolaire les raisons et le lieu de cette disparition prolongée. L’enfant triste explique alors sa présence sur un chantier de travaux, un lieu lui rappelant son père et cette absence qui le fait aujourd’hui souffrir.
Portraits troublants d’adolescents en pleine métamorphose
Hélène Milano accueille dans des temps privilégiés, par la fluidité du montage, à plusieurs reprises, les visages de quelques-un.es des élèves du collège Georges Clémenceau, filmés en lents travellings latéraux, magnifiés par l’éclairage sur fond noir ; des visages et des regards intenses. Des plans-séquences sans un mot. Ainsi appréhendons-nous Lena, Sarah, Fabiola, Larwa ou Fatou, Youcef, Mamadou, Kamel ou encore Nissi, Samy et les autres sous un jour nouveau. Leur silence et les musiques qui l’accompagnent.
D’autres temporalités émergent, celles de la confiance puis de la confidence lorsque la cinéaste filme en plan moyen face caméra certains des protagonistes et leur prise de parole. Il y a même, confie-t-elle, des espaces d’esquisses de création, pas toujours filmés, dont il reste quelques traces comme ces pas de danse de deux personnages à la chorégraphie agile et gracieuse cadrés en musique, comme la fugitive ébauche d’un possible à vocation artistique.
Timide prise de parole comme chez cette jeune fille constatant à voix haute qu’elle aurait bien aimé faire des études d’avocate mais que ce n’est pas possible pour elle. Telle autre se dit indécise d’autant que sa mère (qui aura pris l’avion pour les vacances avant la fin de l’année scolaire) ne sera pas là pour la soutenir au moment du passage de l’épreuve du brevet ; pourtant elle affirme son rêve de voyager en Europe et de découvrir l’Italie ou la Grèce. D’autres formulent leur difficulté à gérer une colère longtemps refoulée et déversée à tort sur un adulte ou une peine secrète si difficile à dévoiler.
Un garçon en peine de trouver les mots justes parvient cependant à nous faire entendre et comprendre ce qu’il ne trouve pas dans les matières enseignées et les savoirs dispensés à l’école. Parce qu’il ne comprend pas l’intérêt de disciplines comme le Français ou les Maths, on décrète qu’il n’est pas intelligent. ‘Mais à l’extérieur de l’école, quand je suis dehors, face à d’autres questions, je vois que je suis intelligent et ça je l’ai compris dès 13 ans’. Et il ajoute : ‘J’espère, pour nous et nos enfants, qu’on va trouver à combler ce ‘vide’ de l’école’.
Ambition de devenir journaliste, de connaître les plateaux ou la régie, rêve inébranlable d’intégrer une équipe pour faire une carrière de footballeur au grand désarroi d’une mère de famille nombreuse venue dire à la conseillère d’orientation combien elle pense que son ‘fils a toutes les cartes en mains pour s’assurer un avenir meilleur’. Confidence à une copine d’un choix d’orientation revu à la baisse : ‘hôtesse d’accueil plutôt qu’esthéticienne’ pour satisfaire une maman inquiète.
Autant d’aspirations, même les plus réalistes, qui s’évanouissent ou se cognent aux normes d’un système en bout de course que la communauté éducative en conjuguant ses forces maintient à bout de bras, en soutenant au plus haut le besoin d’accomplissement des jeunes, « leur puissance, leur énergie foisonnante, leur désir de lien… », comme le souligne la réalisatrice.
De fait, la souplesse des partis-pris, la liberté du filmage et l’acuité du regard mettent en lumière sans angélisme ni esbroufe l’expérience collective qui se poursuit en dépit des déterminismes sociaux et des normes sélectives. « Ici c’est un lieu de combat pour arriver à faire réussir les élèves. Rien n’est acquis. Jamais. Mais on ne renonce pas à l’espoir. Rien ne doit céder à la fatalité.. C’est là que réside l’aventure », comme le précise la cinéaste.
Au-delà de la pertinence du constat, Château Rouge d’Hélène Milano restitue dans toute sa complexité les rouages intimes d’un âge charnière et la fougue impétueuse d’adolescentes et d’adolescents fragiles que le collège Georges Clémenceau a fait grandir.
Une révélation qui mérite toute notre attention.
Samra Bonvoisin
Château Rouge, film d’Hélène Milano ; distribué par Dean Médias-sortie le 22 janvier 2025.
