« Donner du temps », prendre le temps de s’approprier, est aussi incontournable pour les élèves que pour les enseignants afin qu’ils puissent s’approprier les programmes et ajuster leur enseignement au quotidien de la vie d’une classe comme à chaque élève, à partir de leurs propres ressources » . Un jeudi sur deux, Jacques Marpeau, docteur en sciences de l’éducation et Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN décortiquent une notion pour en faire un sujet de réflexion, pour ouvrir le débat, afin de mettre en relief les enjeux qui découlent de leur utilisation.
Ce qu’est l’ajustement
L’ajustement est une attention à ce qui est juste dans les deux sens de justice et de justesse. Il consiste à tendre vers l’attitude juste en fonction du moment, du contexte, des personnes en situation et des raisons que l’on a d’être attentif à cette situation. C’est une recherche de vérité, d’exactitude et d’authenticité, en phase avec ses propres valeurs au regard de celles d’autrui et du cadre dans lequel on agit. L’ajustement résulte d’une vigilance à l’instauration des conditions d’une vie digne pour soi comme pour autrui, en visant l’équilibre entre le désirable et le possible. Il s’inscrit dans la mesure et l’évitement de l’excès, en adéquation avec la forme et le fond de l’action en cours.
L’ajustement n’est pas l’adaptation. Il résulte de la conscience de ce qui est juste, tant en termes de pertinence que d’équité, là où l’adaptation est une nécessité de vie ou de survie dans un changement qui s’impose et sur lequel on n’a pas ou peu de prise. L’ajustement introduit dans l’adaptation le devoir et la capacité de jugement éthique, de justice et de justesse au regard des personnes en situation.
L’ajustement ne supprime pas les conflictualités
La conflictualité est un état de tension entre des nécessités, des priorités, des forces, des logiques contradictoires qui ne peuvent s’exclure car se fondant sur les aspects hétérogènes d’une même réalité. Elle est inhérente à la complexité des situations abordées et n’est pas à confondre avec les conflits d’égo, d’intérêts, de places et de pouvoir, liés aux acteurs participant ou analysant une situation. L’ajustement utilise les divergences entre différentes positions, en vue de ce que permettent les perspectives équitables.
L’ajustement commence par l’évaluation juste de ses propres capacités et ressources en termes de disponibilité, de rythme et de dépense d’énergie, afin d’éviter l’épuisement. Il nécessite de se positionner dans les conflits et d’assumer l’affrontement quand il y a abus de pouvoir, domination et emprise.
C’est un processus continu de mise en accord aussi exact et profond que possible avec l’évolution d’une réalité. Cela passe par l’observation, l’interprétation, l’offre de signification, le débat, la réflexion et l’accord sur une proposition d’orientation … Dans le débat et l’action commune, il est une dynamique interactive de compréhension, par l’explicitation de ce qui se joue en termes de pertes et de bénéfices mais aussi de perspectives pour chacun, dans la transformation d’une situation. L’ajustement est à la base de l’action collective et solidaire.
Les enjeux de l’ajustement
Dans les rapports internes à l’institution scolaire, chaque situation peut être abordée en termes de rapports de sens et de valeurs ou/et de rapports de forces et d’assignation. Ces modes de rapport produisent une ambiance et une dynamique, tantôt de créativité et d’investissement, ou à l’inverse, de défiance et de destructivité. La destructivité débute là ou commence l’excès, d’où l’importance de la vigilance à l’ajustement.
La pratique de l’ajustement participe de l’éthique qui en est la boussole. Une fois dépassée la phase de compréhension des tensions, le sentiment d’avoir été « juste » au regard de ce que l’on se devait d’être, en harmonie avec soi-même, génère le sentiment de plénitude et de paix.
Quand un enseignant pratique l’ajustement à sa mission et aux situations sans l’ajustement à soi-même, il bascule dans l’oubli de soi, du dévouement. Ce déséquilibre participe de l’exploitation des professionnels généreux et engagés. L’appel à l’abnégation, au nom des valeurs au sein de l’institution scolaire engendre un épuisement des professionnels. Le surinvestissement est un déficit d’ajustement masquant les insuffisances de l’organisation institutionnelle et de ses gestionnaires. A l’inverse du surinvestissement, chez les professionnels centrés sur eux-mêmes, l’absence d’ajustement aux nécessités des élèves et à l’action collective et solidaire conduit à la destructivité de la toute-puissance personnelle.
L’ajustement, ressort de l’éducation
Les enseignants pratiquent « à bas bruit » l’ajustement au quotidien. Dans l’enseignement, comme dans l’ensemble des professions d’éducation, l’ajustement est à la base du surgissement des capacités nouvelles. Il est le ressort de l’éducabilité qui énonce que pour un humain que de nouvelles élaborations sont toujours nécessaires et possibles. Elles permettent de continuer à être soi dans un environnement en changement. Nous n’en avons jamais fini avec notre travail de compréhension, de transformation et d’ajustement créatif.
L’ajustement nécessite de donner aux élèves le temps nécessaire afin qu’ils « s’approprient » les connaissances acquises. Il leur faut les transformer en « outil de pensée » leur permettant de se mouvoir dans la matière et le thème abordé. Il leur faut en plus, et au-delà du programme, apprendre à utiliser ces outils de pensée afin de promouvoir dans leur vie ce qui est « juste » et équitable en termes de valeur, au regard des enjeux humains, de la question abordée. Il s’agit d’inviter les élèves à réfléchir sur ce qu’est un regard et une attitude « juste » en termes de vérité et d’équité à partir des connaissances acquises. Il est vital pour leur génération de savoir détecter ce qui est juste en termes de vérité dans le maquis des « fausses nouvelles » où différencier le vrai du faux est devenu un enjeu de société.
On est là dans le travail « d’appropriation » permettant de rendre une connaissance propre à un usage personnel, dans un contexte singulier. L’appropriation suppose un passage du transmis collectif au singulier de la vie de chacun des élèves.
« Donner du temps », prendre le temps de s’approprier, est aussi incontournable pour les élèves que pour les enseignants afin qu’ils puissent s’approprier les programmes et ajuster leur enseignement au quotidien de la vie d’une classe comme à chaque élève, à partir de leurs propres ressources.
Qu’est-ce qui peut permettre de savoir si on est juste ou non ?
Quand on a affaire à des notions un peu abstraites, que le public dise « Ça me fait penser à … », que ça évoque un vécu concret, on est dans le vrai. Quand quelque chose va résonner d’une certaine façon et offrir une image qui va parler à la personne.
Imaginons un enseignant qui a trouvé la bonne méthode, qu’il en est convaincu, et qui, tous les ans, va appliquer cette façon-là, qu’est-ce qu’on peut en penser ?
Je pense qu’il est mort. Parce que ce qui était la méthode juste à ses débuts est appliquée hors de tout ajustement. Il va reproduire la méthode qu’on lui a enseignée, par exemple et il se fossilise, il n’est plus vivant. Sa méthode devient LA méthode, alors qu’une méthode est un outil qui doit constamment rester vivant, c’est-à-dire en interaction avec les élèves réels à qui on s’adresse, et non pas avec la représentation que j’ai des élèves. Je dois entrer en empathie de compréhension avec ce qui est là et qui n’était pas pareil auparavant.
Ce serait quoi une formation à l’ajustement ? Et est-ce que ça peut exister ?
Oui, ça peut exister, j’ai fait ce type de formation pendant des années avec les éducateurs. Si cette formation n’existait pas, un éducateur ne pourrait travailler avec les jeunes dont il s’occupe, avec pour chacun une histoire explosive absolument singulière.
Une telle formation consisterait à réunir des enseignants et à les faire s’ajuster les uns aux autres, c’est-à-dire à essayer de se comprendre, et là tu mettrais au travail la question de la méthode de chacun. Tu leur demanderais de donner des illustrations : pourquoi cette méthode est bonne pour tel type d’enfant dans telle ambiance de classe et pourquoi elle n’est pas pertinente dans telle autre ambiance de classe, avec tel autre type de compréhension ?
Et là, tu n’aurais pas besoin d’un formateur, mais d’un régulateur, avec certains qui observeraient ce qui se passe, comment les gens se comprennent ou ne se comprennent pas. Ce n’est pas très compliqué, mais ça peut être violent, car très rapidement, les gens peuvent se sentir agressés sur leur méthode, parce qu’ils pensent que leur pensée, c’est eux. Or, la pensée, c’est un outil pour appréhender le monde.
Il y a donc un travail de distanciation à mener, en remettant les méthodes à leur place, car une méthode, c’est un moyen qu’on a trouvé, mais qui peut être transformé, et le travail d’ajustement, c’est de transformer la méthode, à un moment donné, dans un contexte donné.
Les formations prédominantes sont centrées sur de la didactique, c’est-à-dire une espèce de recherche de méthode absolue, valable pour tout le monde. Or, savoir nager, ce n’est pas la même chose face à une vague dans la mer, dans une piscine où il n’y a pas de vagues, et dans un torrent où on risque d’être emporté par le courant. Et l’enseignant a tantôt affaire à du calme plat, où il faut qu’il rame, tantôt à d’énormes vagues, tantôt à un courant.
Propos de Jacques Marpeau recueillis par Daniel Gostain
