Du pas de vagues à Créteil à l’enquête en Guyane… À la veille de la publication du rapport de la commission parlementaire sur les violences en milieu scolaire, une affaire éclaire d’un jour nouveau les failles du système éducatif dans la gestion des alertes internes. Entre 2021 et 2024, plusieurs personnels d’un collège de l’académie de Créteil ont multiplié les signalements contre leur chef d’établissement, dénonçant un management toxique, des comportements jugés inappropriés envers les élèves, et une atmosphère de travail délétère. Sans suite. Il a fallu son transfert en Guyane pour que l’alerte prenne de l’ampleur.
L’omerta de l’institution
Des Maldives au Qatar, de l’académie de Créteil jusqu’à celle de Guyane, le parcours d’un personnel de direction interroge. Les alertes et courrier des personnels du collège Daurat du Bourget dans l’académie de Créteil sont restés sans suite durant deux ans entre fin 2022 et juillet 2024. Quelques mois après son arrivée dans l’académie de Guyane à la rentrée 2024, son comportement a déclenché une grève et une enquête.
Dès l’année 2022–2023, plusieurs professeurs ont alerté le rectorat de comportements préoccupants et ont adressé un courrier collectif au rectorat de Créteil alertant sur la familiarité excessive du chef d’établissement avec certains élèves : « accolades fréquentes, familiarité excessive, cadeaux à des élèves vulnérables, souvent orphelins ou en grande difficulté scolaire », témoigne une professeure. Certains élèves appelaient « papy » le principal du collège qui avait un placard à friandises pour les garçons avec lesquels il avait une certaine proximité, des jeunes en situation de vulnérabilité, pour certains orphelins, relève un autre professeur. Il laissait la salle du conseil aux élèves, poursuit un autre, avec accès à l’ordinateur pour jouer, aux prises pour charger le téléphone. « Les élèves disaient qu’il leur donnait des bonbons, des stylos, qu’ils jouaient dans son bureau. Toujours les mêmes garçons. Tout le monde le voyait » affirme un personnel du collège.
Malgré des témoignages répétés, des courriers argumentés, aucune réponse sérieuse n’a été apportée pendant plus de deux ans à l’équipe pédagogique confrontée à un chef d’établissement qu’elle accuse de comportements jugés inappropriés avec les élèves, de violences managériales et de dérives autoritaires. Plusieurs témoignages de personnels font état de la dégradation du climat de travail dans l’établissement, et délétère pour les élèves. Ils décrivent des passe-droits pour certains élèves concernant des retards, des suppressions de retenue, le passage prioritaire à la cantine ou encore des gâteaux donnés à des élèves dans son bureau. Si une réunion a été obtenue avec la DASEN, rien ne s’est passé. Les personnels disent regretter que les accusations relayées par Médiapart en 2013 à propos d’un précédent poste de ce chef d’établissement ne suscitent aucune enquête complémentaire, ce qui les embarrasse au vu de leurs observations.
La commission d’enquête parlementaire : un déclencheur
« A l’heure où se réunit la commission d’enquête parlementaire sur les violences faites à l’école, dont le travail révèle l’ampleur des violences subies par les enfants et l’omerta qui protège souvent les personnels défaillants », des personnels du collège Daurat au Bourget demandent au rectorat de Créteil « qu’une enquête soit menée au plus vite sur le terrain pour faire la lumière sur une situation qui [les] préoccupe depuis maintenant quatre ans ». Ils dénoncent « trois années à la fois extrêmement douloureuses et préoccupantes pour les personnels » dans un courrier adressé à la DASEN de l’académie de Créteil daté du 16 juin 2025.
A la veille des conclusions publiques du rapport de la commission parlementaire, la question d’un système d’omerta se pose avec urgence pour ces professeurs. Les personnels du collège Daurat du Bourget sont en quête de vérité et transparence face au silence de l’institution. Pour eux, les faits sont graves, répétés, connus. Et relèvent à la fois de la faute managériale, de la mise en danger de personnels, et d’un risque vis-à-vis des élèves. Une professeure Margaux * exprime son « inquiétude d’un environnement qui pouvait être dangereux », pour une de ses collègues, se demander et « ne pas réagir, c’est organiser l’impunité ».
« Quand les élèves préféraient aller voir le principal que l’infirmière, quand ils le tutoyaient, qu’ils l’appelaient papy, que se passait-il vraiment ? », s’interroge une enseignante.
Quelles suites ont été données aux enquêtes ? Pourquoi aucune mesure conservatoire ? demandent-ils à l’administration.
« On n’a eu aucun soutien de l’institution »
« On n’a eu aucun soutien de l’institution », en 2024 « c’était l’année de l’évaluation de l’établissement, on en a profité pour faire part de nos soucis sans aucune réaction » témoigne Marie*. Pour les personnels du Bourget, leurs violences subies, leur mal-être au travail comme « la proximité toujours grandissante entre notre chef d’établissement et des élèves » ont été minimisé.es.
Des alertes étouffées, des personnels ignorés
La seule réponse obtenue est un entretien unique en janvier 2023, au cours duquel les personnels se voient promettre un « suivi renforcé ».
Les violences psychologiques subies par les personnels – pleurs en salle des professeurs, arrêts maladie en hausse – n’ont pas davantage déclenché de réaction. Pire : « Nos alertes ont été minimisées, balayées sans explication. On nous avait promis un suivi, il n’a jamais eu lieu », regrette un enseignant.
Une psychologue de l’Éducation nationale, aujourd’hui démissionnaire, a transmis en mars 2024 un rapport détaillé au rectorat, listant les comportements inquiétants qui préoccupaient l’équipe. « Le danger est double : pour les élèves, qui pourraient interpréter cette proximité comme normale ; et pour les personnels, qui se sentent trahis, abandonnés », résume le courrier adressé à la DASEN.
Des attaques contre les personnels et une politique de l’intimidation
Autre signe d’un système verrouillé : le registre de santé et sécurité au travail (RSST) où les personnels peuvent consigner les faits de souffrance au travail, n’a jamais été transmis à l’administration. Des demandes de médiations en avril 2023 ont été faites : « aucune des fiches récemment inscrites dans le RSST de notre établissement n’a été transmise par notre direction à votre administration. M. le principal a choisi une autre méthode pour répondre à nos collègues en souffrance : une salve de courriers recommandés » écrivent les personnels dans le courrier adressé au DASEN, évoquant « là encore un signe de la détérioration grave de notre climat de travail, qui touche aussi les élèves ».
Cette obstruction manifeste prive les agents de leur droit d’alerte. Au lieu d’une écoute bienveillante, les personnels ont reçu… des courriers recommandés. « Pas d’entretien, pas de possibilité de dialogue, juste des accusations tardives, parfois datant de plusieurs mois. Une stratégie d’intimidation manifeste », dénonce un courrier collectif envoyé à la DSDEN en avril 2023.
Des personnels qui ont consigné leur mal-être dans le RSST ont reçu des courriers recommandés accusatoires de leur chef d’établissement, dans une mécanique de représailles opaque, sans contradictoire ni dialogue : « Une salve de reproches, discrètement collectés pendant plusieurs mois, sont soudainement exprimés avec sévérité, sans possibilité de se défendre » résument-ils dans le courrier adressé à la DASEN en juin 2025.
Le principal a notamment attaqué la psychologue de l’Education Nationale, écrivant une réponse au registre RSST datée du 27 mai 2024 : « Manifestement [la psychologue de l’Education Nationale] confond le chef d’établissement avec son impresario. Je ne suis pas responsable de ses insuffisances intellectuelles et professionnelles […]. Elle a su s’associer avec certains d’entre eux, notamment Madame X pour calomnier le chef d’établissement […]. »
Un autre personnel du collège s’est vu isolé, privé de son compte pronote, a subi des retraits de salaires jugé injustifiés.
En parallèle, certains personnels font l’objet de critiques devant les élèves eux-mêmes. « Il est inconcevable qu’un chef d’établissement évoque un licenciement possible d’une collègue devant des enfants. Et pourtant, des élèves nous l’ont rapporté », s’alarme un autre personnel du collège. Un autre témoignage relaie que des parents auraient fait une lettre de soutien au principal.
La Guyane comme détonateur
Dans son nouvel établissement à des kilomètres de Créteil, en Guyane depuis septembre 2024, le chef d’établissement fait à nouveau parler de lui au collège de Monstinéry. Le 8 mai 2025, une réunion est organisée par l’association Tròp Violans avec des personnels et des parents d’élèves. Quelques jours plus tard, un blocus est mené devant le collège. S’il a changé de nom, des faits similaires, et les mêmes dérives du principal sont dénoncées : management violent, favoritisme, différence de traitement entre filles et garçons, proximité avec certains jeunes, essentiellement des garçons, distribution de cadeaux, pressions sur certaines femmes, agentes de l’équipe. Avec un blocus, une réunion avec les parents et la présence de l’association Tròp Violans, le cas devient public et relance l’affaire du Bourget : « Que s’est-il vraiment passé à Didier Daurat ? », s’interroge une professeure.
Sud éducation lance l’alerte en Guyane
Suite à une grève des agents du collège, Sud Éducation se rend dans le collège de Monsinery. Le syndicat recueille des témoignages multiples d’AED et d’agents décrivant le même comportement que les personnels de l’académie de Créteil. « On s’est aperçu – sans connaissance du passé et de son comportement limite avec les garçons, » déclare le syndicat, parlant de « témoignages directs de comportements au minimum malsains » : attitude très familière et accolade du principal avec quelques garçons, « des élèves déclarent avoir eu un cadeau du principal ».
En avril 2024, le syndicat obtient un entretien avec le DASEN de l’académie de Guyane et une enquête conjointe du rectorat Guyane et du CTG est annoncée dont aucun résultat n’a été communiqué à ce jour. Le syndicat précise que « dans le collège, depuis la fin de l’enquête, qui a duré 10 jours, on sait que le chef nest plus là, et que les agents opposés à lui (notamment à la cantine) sont toujours là ».
De nombreuses questions sur la gestion dans l’académie de Créteil
Suite à ces révélations, des personnels du collège Daurat du Bourget ont fait part de leur inquiétude à la DASEN de Créteil dans un courrier adressé en juin : « Face à ces nouvelles révélations, nous ne pouvons que nous interroger : que se passe-t-il actuellement au collège de Monstinéry, et plus encore : que s’est-il réellement passé au collège Didier Daurat entre 2021 et 2024 ? quand les élèves préféraient aller dans le bureau de M. Z. plutôt qu’à l’infirmerie, quand ils l’appelaient « papy » et qu’ils le tutoyaient, quand ils passaient leurs heures de permanence ou même parfois de cours avec lui, que se passait-il ? »
Les personnels ont de nombreuses questions sans réponses qu’ils adressent à leur institution : « Et s’il s’était passé d’autres choses ? La commission d’enquête parlementaire nous le rappelle : sans contexte propice à l’écoute de la parole des enfants, sans effort particulier, les témoignages restent muets. Prendrez-vous le risque de n’avoir pas écouté ce que les élèves du collège Didier Daurat avaient peut-être à dire ? Personne ne viendra-t-il donc expliquer à nos élèves que non, il n’est pas normal qu’un adulte dans une position d’influence offre à des enfants de l’argent et des cadeaux, leur fasse des faveurs (suppression d’heures de retenues, excuses pour des absences…) et que de tels adultes peuvent ensuite exiger d’eux des comportements plus dangereux ? Allons-nous laisser les élèves qui ont vécu la plupart de leurs années de collège sous sa direction penser que c’est là un modèle d’autorité possible ? »
Les personnels demandent une enquête « tant que les élèves n’auront pas été reçus et interrogés, son nom ne pourra être lavé et les rumeurs ne feront que s’amplifier, d’établissement en établissement, créant un climat de malaise et d’angoisse absolument impropres au travail ».
L’académie de Créteil doit faire face à de nombreuses difficultés et défis pour la réussite des élèves. Pour ce, si des moyens matériels et humains sont nécessaires et affirmés dans le Plan d’urgence du 93, un climat de confiance au sein de l’institution est également une condition de réussite comme une condition de travail. Or, l’académie en souffrance, avec des élèves en grandes difficultés sociales et scolaires, met également ses personnels en difficulté. A protéger l’institution, ce sont les personnels et les élèves qui sont exposés aux risques.
Djéhanne Gani
