Comment est né ce dispositif ?
Dans un établissement, lycée professionnel urbain d’une ville moyenne d’environ 450 élèves, la nécessité d’un changement profond s’est imposée dès 2016. Marqué par un climat scolaire très dégradé, et un fort absentéisme, l’exercice du métier devenait très complexe et entraînait une souffrance professionnelle grandissante parmi l’équipe éducative qui conduisait au désengagement. De plus, de nombreux élèves, souvent en situation de grande difficulté scolaire, allophones, relevant du handicap ou issus de milieux très défavorisés, étaient laissés en marge d’un système qui peinait à leur proposer des solutions adaptées. Les indicateurs pour cette période sont en effet révélateurs : pour l’année scolaire 2016-2017 sur le seul niveau de 1ère année de CAP, 102 exclusions de cours et 121 retenues avaient été enregistrées. Au début du dispositif que nous allons décrire ensuite, sur 80 élèves entrants, seuls 5 n’étaient pas des EBEP (Élèves à Besoins Éducatifs Particuliers).
Face à ce constat alarmant, il est devenu indispensable de mener une réflexion collective au sein de l’établissement, sous l’impulsion de la direction, du chef des travaux et de plusieurs enseignantes. L’objectif était clair : reconstruire un cadre propice aux apprentissages en s’adaptant aux besoins de chacun. Cette dynamique a abouti à la mise en place d’un dispositif spécifique pour ces classes visant à proposer un accompagnement renforcé et une approche pédagogique plus flexible.
Pouvez-vous décrire sa mise en œuvre et son évolution ?
Initialement le dispositif avait pour nom : « Réussite en CAP : Prends soin de toi, prends soin des autres, prends en main ton avenir. » Il s’agissait de mettre en avant à la fois le travail sur soi mais également le travail avec les autres ; faire prendre conscience aux élèves qu’ils ne sont pas seuls, que la réussite passe également par le collectif sous toutes les formes possibles au sein d’un établissement scolaire : collectif entre élèves, collectif avec les enseignants et collectif entre les enseignants. Le but était de casser le schéma intégré par ces élèves : « je suis nul, les autres sont meilleurs », de leur redonner le goût d’apprendre en créant une solidarité et une émulation positive. Ce dispositif reposait sur plusieurs principes clés.
Tout d’abord, une réflexion sur le rythme biologique de l’élève a été conduite, nous amenant à construire des emplois du temps découpés en demi-journées de façon à limiter la fatigabilité et l’ennui, et à permettre aux élèves d’être physiquement actifs une partie de la journée. Il a été décidé de consacrer des demi-journées aux enseignements généraux en dédiant l’autre demi-journée aux enseignements professionnels et en inversant ces répartitions chaque jour.
Ensuite, les enseignements généraux ont été positionnés en barrettes pour tous les parcours de CAP d’un même niveau afin de créer groupes de besoins à effectif réduit définis sur la base de bilans de positionnement, afin d’offrir une pédagogie sur mesure.
Nous avons couplé cette structuration temporelle à une organisation spatiale des enseignements d’une même discipline dans le même bâtiment, si possible au même étage. En effet, la simultanéité et la proximité permettent que ces groupes ne soient pas hermétiques et définitifs : un élève peut passer de l’un à l’autre en fonction de ses besoins, de ses progrès, de son évolution, ou de ses compétences spécifiques sur un domaine précis.
Cela nécessite donc un suivi individualisé, dès la rentrée et tout au long de l’année. Ainsi, un accueil spécifique de chaque élève dès la rentrée avec des journées banalisées permettant ce suivi individualisé par plusieurs référents connaissant en amont son profil est donc complété par des entretiens réguliers élève-référent dans l’année. Le positionnement, ainsi évolutif, prend en compte les efforts, les progrès et les besoins au plus près de l’activité dans la classe.
Ce dispositif est complété par un fort ancrage dans une pédagogie de projets pluridisciplinaire amenant les élèves à s’exprimer et à s’ouvrir à la culture (projets théâtraux, visites culturelles, projets historiques et interculturels) afin de faire du lien entre les enseignements pour que l’élève prenne conscience de la cohérence globale de sa formation, dans laquelle enseignements généraux et enseignements professionnels sont complémentaires.
La première expérimentation, menée entre 2016 et 2018 avec comme seul financement les ressources dégressives allouées par le CARDIE (Centre Académique pour la Recherche et le Développement en Innovation et Expérimentation) qui accompagnait le projet, a confirmé l’impact positif du dispositif. Fort des premiers résultats encourageants, puisque les indicateurs montraient une baisse significative des sanctions et punitions dans et hors de la classe, le dispositif a été reconduit et progressivement étendu, entraînant un doublement des effectifs en seulement deux ans. Cette expansion a permis d’accueillir davantage d’élèves décrocheurs, allophones ou en grande difficulté, tout en conservant l’approche pédagogique initiale. Les premiers bilans concrets ont émergé après deux années de mise en œuvre : une amélioration significative des résultats aux examens, un climat scolaire apaisé et une remobilisation des enseignants, désormais en mesure de travailler dans des conditions plus sereines et adaptées aux besoins des élèves.
En 2018, un changement de direction a entraîné une période de transition avant une relance du projet et la décision d’allouer des moyens plus conséquents afin d’envisager la pérennisation du dispositif ainsi que l’engagement dans une nouvelle phase d’extension à d’autres élèves et d’autres niveaux.
Et ensuite alors ?
Avec une relative reconnaissance institutionnelle du dispositif, les effectifs ont continué d’augmenter. En l’espace de quelques années, le nombre d’élèves accompagnés est passé d’environ 80 à près de 120 avec l’ajout de nouvelles classes et l’arrivée d’un quatrième référent à partir de 2022. Cette expansion n’a pas dégradé l’envie des enseignants de participer au dispositif bien que certains aient rencontré des difficultés à s’identifier à la philosophie initiale du projet.
Du point de vue des élèves, la mise en adéquation des besoins et des apprentissages permet un renforcement de l’estime de soi par la mise en réussite scolaire et du sentiment d’efficacité personnelle des élèves, puisqu’ils peuvent changer de groupe en fonction de leurs besoins. La meilleure adaptation aux apprentissages réduit le décrochage.
De fait, dans l’élargissement de ce projet, les indicateurs mettent en évidence une augmentation des poursuites d’étude en Bac Pro pour les élèves de CAP, ainsi que des élèves qui demandent à suivre par la suite un autre CAP, et donc se maintenir dans un parcours de formation. L’amélioration du climat de classe est elle aussi considérable, puisqu’on note une importante réduction du nombre d’incidents, et donc de sanctions disciplinaires.
Le dispositif a aussi gagné en reconnaissance et essaimé au sein de l’Académie. Des collègues de lycées voisins viennent y puiser des inspirations et des élèves y sont aujourd’hui orientés de manière plus ciblée. Le dispositif s’est aussi inscrit dans des dynamiques plus larges comme les échanges inter-établissements du dispositif LéA, le réseau des Lieux d’éducation Associés (LéA-IFÉ) porté par l’Institut Français de l’Éducation (IFÉ) au sein de l’ENS de Lyon. Il permet des rencontres entre enseignants, chercheurs, inspecteurs aux côtés d’un laboratoire d’innovation pédagogique, Le Lab d’innovation 110 Bis de notre académie.
Cette reconnaissance et le réseau que notre dispositif a généré nous ont permis de remporter un appel à projet au niveau national qui a abouti à l’obtention de financements dans le cadre du projet Notre école, faisons-la ensemble (NEFLE). Ce budget a permis la création d’un pôle CAP avec une salle flexible et un bureau d’accueil pour les éducateurs et les familles, destiné à faciliter les entretiens réguliers de positionnement et d’accompagnement.
Quel avenir pour le dispositif CAP ?
Cependant, cette expansion rapide soulève des interrogations. Ce qui était initialement pensé comme une structure flexible pilotée au quotidien au plus près du terrain afin de s’adapter en permanence aux besoins individuels risque aujourd’hui de perdre en efficacité. Le constat de la pertinence du dispositif conduit à la volonté justifiée de l’élargir encore. La multiplication des effectifs et des classes entraîne une forme « d’industrialisation » du dispositif, le rendant plus rigide et moins personnalisé qu’au départ. En effet, le nombre grandissant d’élèves ne permet plus aux référents d’avoir une relation personnalisée de qualité. La connaissance de l’élève dans sa globalité se fait moins précise et le suivi s’en trouve moins efficace. Les groupes de besoin deviennent en conséquence moins perméables et le dispositif commence à tendre vers l’organisation classique de groupes de niveaux figés.
De plus, l’implication des référents, si elle reste forte, s’accompagne d’un questionnement croissant sur la pérennité et le respect de l’essence même du projet. Il devient difficile de maintenir une dynamique innovante sans éroder l’engagement des équipes au nombre toujours croissant.
Enfin, depuis peu, conséquence de cette « industrialisation », des enseignants s’y trouvent enrôlés sans l’avoir choisi, par nécessité de couvrir les besoins d’enseignement, et interrogent le sens de ce dispositif. Si ces questionnements sont les bienvenus, ils étaient faciles à intégrer dans l’évolution constante du dispositif lorsque nous travaillions à l’échelle artisanale. « L’ossification liée à la croissance », qui rend ces évolutions beaucoup plus lentes, semble conduire à une dilution de la philosophie initiale.
L’impact se fait déjà sentir par la diminution du nombre et de la diversité des projets pluridisciplinaires, portés tous les ans par les mêmes enseignants et dans lesquels les nouveaux arrivés ne s’inscrivent pas forcément. C’est pourquoi la direction de l’établissement a décidé, l’an prochain, de revenir au format antérieur, sans les classes de CLM, donc à un format plus réduit, « pour redonner un peu d’air au dispositif ».
La question de la pérennité de ce dispositif est par ailleurs récurrente depuis son origine puisque celui-ci repose sur le choix de la direction et en amont sur les moyens alloués par l’institution. Le dispositif CAP a relevé bien des défis, mais un autre « CAP » reste à franchir. L’enjeu est désormais de trouver un équilibre entre stabilisation et renouveau, afin que cette expérience continue d’offrir aux élèves les meilleures conditions pour réussir et s’insérer durablement dans le monde professionnel.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
