Remplaçant de courte durée, vous êtes habitué à faire des rentrées. Alors comment se préparer à ce premier jour avec les élèves ?
Ce que je conseillerais peut paraître assez paradoxal car, dans les faits, on ne fait pas nécessairement et tout à fait les mêmes choses si l’on prépare sa première rentrée ou sa dixième, si l’on reste sur le même niveau ou si l’on en change, lorsqu’on suit ses élèves ou que l’on s’apprête à découvrir un tout nouvel effectif, si l’on arrive dans une nouvelle école dans une zone géographique que l’on découvre ou si l’on reste dans la même école avec des collègues que l’on connaît déjà.
Ce qui est plus ou moins certain, c’est qu’une rentrée est souvent teintée de la marque de la nouveauté, d’une certaine excitation voire d’un peu (ou beaucoup) de stress dû notamment, à la part d’inconnu que comporte ce moment. Alors, la meilleure manière de se préparer est probablement d’anticiper le fait que beaucoup de choses (des prénoms des élèves aux codes de la photocopieuse ou de la session enseignante de l’unique ordinateur de la salle des profs) nous échapperont, notamment ce jour-ci, mais que cela rentrera rapidement dans un certain ordre.
Niveau pratico-pratique tout de même, je conseillerais 3 petites choses :
D’abord, ne pas prévoir trop d’activités, de séances pour ce jour car il y aura finalement beaucoup d’explications autour de petite paperasse qui prend beaucoup de place (les traditionnelles fiches de renseignements et autres documents) et de la présentation de l’année ainsi que de ses enjeux à expliciter aux élèves et ou aux parents. Ceci est d’autant plus vrai que les élèves sont de jeunes enfants. Ici, le mieux est l’ennemi du bien.
Ensuite, prévoir dans l’organigramme de cette journée des jeux et activités qui permettent de se présenter aux autres et ou d’entrer en contact avec ces autres. L’EPS et les jeux collectifs traditionnels peuvent être un fantastique levier pour servir cet objectif. Attention tout de même à la météo (notamment si ces séances devaient avoir lieu en extérieur) et à l’hydratation.
Enfin, se permettre d’être dans l’observation, surtout si l’on débute dans le métier. Par exemple, si les élèves se connaissent déjà, il peut être intéressant de les laisser s’installer librement et pendant quelques jours dans la classe avant, éventuellement de réfléchir à un plan de classe adapté aux affinités et aux modalités de travail des élèves.
Vous aviez un poste, le rêve pour de nombreux remplaçants et TZR ! Pourquoi avoir choisi d’être remplaçant de courte durée ?
C’est vrai, j’avais un poste de rêve et l’ai quitté. Parce qu’après l’avoir occupé, avec grand intérêt, pendant plusieurs années, je pensais que le poste de remplaçant m’offrirait l’occasion d’une formation accélérée sur les différents territoires qui composent le département du Val-de-Marne et leurs réalités. Je souhaitais rencontrer différents collègues, observer différents fonctionnements d’écoles, échanger autour de différentes pratiques, être immergé au sein de différentes mixités sociales et rencontrer différents publics. En somme, parfaire ma pratique en quittant, l’espace d’un instant, une zone que j’estimais être “de confort” parce que j’avais, jusque-là, toujours eu la chance d’évoluer au sein d’écoles et avec des collègues trop formidables pour être vrais (je les remercie d’ailleurs pour tous leurs conseils et leur bienveillance) ! J’ai donc quitté un poste de rêve afin de toucher du doigt mon propre rêve de formation.
Vous avez écrit un livre, Mouhamadou, le Prof plein d’anecdotes et réflexions sur le métier. Pouvez-vous le présenter ?
Très simplement, c’est un ouvrage qui a été écrit dans l’objectif de raconter une partie du réel de l’école afin que les personnes curieuses de cet univers relativement clos (et elles sont nombreuses ! qu’elles soient ou non du monde de l’Éducation), n’aient plus à fantasmer ce qu’il s’y passe pour en discuter, concrètement. Ces 50 très courtes histoires permettent d’entrer au cœur de l’école telle que je la vis et de s’interroger sur ce qu’il serait possible ou non de faire si vous étiez dans mes chaussons. C’est finalement un ouvrage très pratique qui permet de réfléchir à sa posture enseignante et de personne au travers d’une multitude de situations que j’ai réellement rencontrées.
Il y a 50 anecdotes ou histoires vécues : laquelle partager avec les lecteurs du Café pédagogique ?
Probablement celle d’Eddie, que voici:
“C’est l’histoire d’un enfant différent.
« Les enfants, la cloche va sonner dans deux minutes. Si vous avez bien rangé le cahier du jour dans le cartable, vous pouvez aller mettre vos manteaux. Ah, Eddie*, viens donc récupérer la fève et la couronne que tu m’as confiées, ce serait dommage de les oubl…
— Mais Eddie n’est pas là, maître.
— Comment ça ?
— Il est parti quand vous avez dit que la cloche allait sonner.
— [En ouvrant la fenêtre qui donne sur la cour] EDDIIIIIIIIE ! »
C’est l’histoire d’un enfant, Eddie Fairant, qui ne rentre pas dans le cadre. Le cadre familial, le cadre scolaire. Ça n’est pas qu’il ne veut pas, c’est qu’il n’y arrive pas.
Il n’y arrive pas parce qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas pourquoi il doit y entrer, parce qu’il ne voit pas le monde comme les autres le voient. Ils marchent au même rythme, disent les mêmes choses, parfois en même temps. C’est comme s’ils se ressemblaient toutes et tous beaucoup plus que lui ne leur ressemble. Il n’est pas comme ça. À bien des égards, il a l’impression de se forcer à ressembler à ces enfants qui mangent tous leurs légumes à la cantine (berk !), sont toujours bien rangés, font toujours tout ce qu’on leur demande comme de parfaits robots : il éprouve le besoin de s’amuser avant d’effectuer des tâches qui ne l’amusent pas.
Ce que j’en pense
Pour autant, ça ne veut pas dire qu’il n’aime pas les autres. Bien au contraire. Parfois même, il les envie un peu parce que les profs ne leur font jamais de mauvaises remarques, à eux.
Alors, il se met en scène, constamment, pour jouer le meilleur rôle de sa vie, le sien, et pour attirer les bonnes appréciations ; lorsqu’il fait des cascades improvisées dans la cour de récréation qui suscitent l’admiration ; lorsqu’il fait des blagues qui initient un rire. Mais, souvent, la lumière des projecteurs vient à peine d’être allumée que le maître l’éteint.
Ce maître, c’est moi.
« Eddie ? Que fais-tu posé au sol ? Assieds-toi correctement, s’il te plaît », lui demandé-je souvent pour le ramener à nous, lui qui semble s’éloigner régulièrement. Je dois avouer que j’ai beaucoup de mal à comprendre cet enfant. Il me semble constamment avoir un temps de décalage sur le reste du groupe. J’observe également sa relation aux autres et j’ai quelques craintes quant aux regards qu’ils peuvent poser sur lui. Mais ceux-ci ne lui apportent le plus souvent que bienveillance. Si bien que je commence à concevoir que c’est peut-être mon regard qui ne convient pas, car il est trop restrictif.
Ce que je propose de faire
M’apparaissent alors deux éventualités : persister dans la voie que j’ai empruntée, jusqu’à ce que je parvienne éventuellement à faire « plier » cet élève et à le faire entrer dans le moule que j’ai inconsciemment préparé pour lui. Ou lui accorder des moments et des espaces dans lesquels il pourrait participer activement à l’élaboration de ce cadre, son cadre.
Pour cela, je propose de lui laisser, s’il en ressent le besoin, des moments précis, balisés, dans la journée, où il peut profiter d’une liberté accrue et adaptée au sein de la classe.
Dans les faits, Eddie a la possibilité de mener les choses à son rythme, avec des critères de réussite différenciés. L’accent est mis sur un minimum de critères à respecter avant de profiter, deux fois par jour, durant cinq minutes, avant la pause méridienne et la fin de la journée, d’instants de liberté presque totale dans la classe, lors desquels il peut se livrer à ce qu’on a appelé « Les petits spectacles d’Eddie », sous les yeux de ses camarades de classe.
Par exemple, pour une série de dix additions en colonne à réaliser, il devait essayer d’en poser trois correctement. Cela s’est fait en accord avec les élèves de la classe, auxquels j’avais soumis cette proposition.
Notre arrangement initial devait durer une semaine, à l’issue de laquelle nous avons fait un bilan.
Eddie n’est pas devenu plus « scolaire » pour autant. En revanche, il se sent épanoui au sein de la classe et y fait les choses avec beaucoup plus d’intérêt. Il a été également beaucoup plus simple d’orienter à la hausse, lorsque cela était possible, les critères de réussite de notre arrangement. Surtout, à mesure que l’année avançait, ce moment qui lui était réservé est devenu de plus en plus collectif, car d’autres élèves, observant ce qu’Eddie proposait, ont commencé à lui suggérer des projets : de pyramides humaines à des exposés sur des thématiques libres, « Les petits spectacles d’Eddie » se sont étendus aux élèves de la classe entière. commençant par Eddie qui, pour mener à bien les différents projets réfléchis avec ses camarades, s’appliquait à remplir du mieux possible sa part de l’accord que nous avions passé.
Donner un espace à chacun, c’est dire et montrer que, finalement, ce qui est différent est aussi normal. »
*Les prénoms des enfants ont été modifiés dans l’ouvrage
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Mouhamadou, le Prof : 50 histoires vécues, Hachette, 2024.
https://www.instagram.com/mouhamadou_le_prof/
