Quels sont les types de violences, microviolences les plus courants ? Dans quelle mesure la cyber violence est-elle un phénomène social nouveau ?
Alors que 9 élèves sur 10 portent une appréciation positive sur leur établissement scolaire et les relations entre élèves, des microviolences allant de la moquerie, à l’insulte, à la mise à l’écart sont fréquentes. Entre la rentrée scolaire et la rentrée des congés de Toussaint, la moitié des élèves rapporte avoir été témoins d’insultes sexistes ou homophobes qui sont la marque d’un contexte où le sexisme (et son pendant l’homophobie) est banalisé. Des faits de ce type de microviolences directes marquent l’expérience de plus de 8 élèves sur 10 qui subissent des moqueries ou des insultes à propos de leur apparence physique, de leur non-conformité aux normes attendues de la part d’une fille ou d’un garçon à propos de la tenue vestimentaire ou de la façon de se comporter. Les insultes sexistes et homophobes ordinaires sont directement adressées à 1 élève sur 2, les filles étant plus touchées que les garçons. Les micro-victimations liées au genre sont beaucoup plus fréquentes que celles sur la couleur de peau, la religion, le handicap, etc.
Ce phénomène de microviolences n’est pas nouveau. Depuis une dizaine d’année, le même type de violences se poursuit par d’autres canaux de communication, notamment par l’intermédiaire des smartphones, ne laissant aucun répit aux élèves victimes. Les cyber violences ne sont que l’expression continue des violences qui adviennent dans les établissements et qui sont trop souvent considérées comme relevant de l’entre-soi adolescent.
Que montrent vos travaux : existe-t-il un « profil » des victimes ou des agresseurs au collège ? y a-t-il des différences selon les âges ? et en terme quantitatif, que peut-on dire ?
Dans une étude réalisée récemment sur le secteur d’une cité scolaire, auprès de collégiens et d’écoliers de cycle 3, on observe de fortes similitudes révélant les pratiques et usages liés au contexte local. Mais il y a aussi des différences entre ce qui se passe dans les écoles et au collège qui montrent une légère aggravation des microviolences dans les écoles. On peut imaginer que les enfants plus jeunes s’expriment de manière plus directe, parfois avec davantage d’insistance ou de cruauté envers autrui. Ce qui échappe à cette généralité concerne les violences à caractère sexuel et pornographique qui sont plus fréquentes au collège, à l’âge où les questions de sexualité deviennent plus prégnantes.
Il n’existe pas de profils d’agresseurs : fille, garçon, seul·es ou en groupe, les jeunes vont exercer, entre pairs, une forme de rappel à l’ordre social, en particulier à l’ordre des normes attendues d’une fille ou d’un garçon. Cependant, les filles subissent ce contrôle social à la fois de la part des garçons et de la part des filles. Les victimes sont plus souvent des jeunes non conformes à ces attentes, ou plus vulnérables en raison d’un décalage quelconque aux normes sociales ordinaires des élèves dans le contexte local.
Comment vos enquêtes de terrain éclairent-elles le lien entre socialisation numérique et violences ordinaires à l’école, notamment dès le primaire ?
À l’école (cycle 3), 45% des élèves déclarent posséder un téléphone portable personnel dont 86% avec un accès à internet. D’après ces élèves, leurs responsables parentaux ont des avis variés concernant l’accès au téléphone portable, 25% des élèves estiment que leurs parents discutent avec eux de ce qu’ils font ou voient sur internet et les réseaux sociaux, 45% ne le font jamais. On constate donc que les enfants munis d’un téléphone portable sont largement livrés à eux-mêmes et apprennent à s’en servir en imitant leurs pairs. Chez les jeunes, en particulier les plus jeunes, les compétences digitales sont très valorisées, elles confèrent une forme de prestige. Ce prestige est à mettre en lien avec le comportement attendu d’une fille ou d’un garçon qui se doivent de s’exprimer de manière différenciée, selon un double standard : les filles doivent se montrer aimables, studieuses, désirables (mais pas trop), tandis que les garçons doivent se montrer aventureux et virils y compris séducteurs ou dominateurs. Ces comportements sont les attendus d’un contexte hétérosexuel. On comprend donc que le processus de socialisation est particulièrement tourné vers l’intégration du sexisme durant l’école élémentaire et le collège quel que que soit le canal de communication (directement en présence ou par l’intermédiaire des outils numériques).
Nos enquêtes menées depuis 10 ans dans des contextes sociaux et scolaires variés ne montrent pas d’effets liés à l’interdiction du portable à l’école en 2018.
Vous montrez que le traitement sécuritaire de la cyberviolence — comme l’interdiction des téléphones portables — n’a pas réduit les faits de violence depuis 2018. De la violence à la cyberviolence, qu’est-ce que cela révèle sur notre compréhension de ce phénomène ? Quelles recommandations proposer ?
Étant déjà actif en présence dans l’enceinte de l’établissement scolaire, on comprend que ce phénomène n’est guère sensible aux restrictions d’usage des outils numériques et au traitement sécuritaire de la cyberviolence. Nos enquêtes menées depuis 10 ans dans des contextes sociaux et scolaires variés ne montrent pas d’effets liés à l’interdiction du portable à l’école en 2018. Les cyberviolences ont lieu de manière différées, en dehors de l’école, ce qui a pour première conséquence une absence d’accompagnement éducatif possible, les situations étant potentiellement externalisées hors de l’espace scolaire. Nos recommandations portent sur une éducation des jeunes à partir des différents points des programmes qui peuvent être mis en relation : égalité filles-garçons, EMI, approche numérique, éducation à la sexualité et au consentement, etc.
Du coté des adultes, nous recommandons de mener des formations de tous les personnels et adultes d’un même espace scolaire (au niveau de l’établissement, de la cité scolaire, du réseau…), ouvertes aux familles, aux partenaires, accordant une place indispensable au dialogue éducatif entre les jeunes et les adultes.
Enfin, comment la littérature jeunesse ou d’autres supports culturels peuvent-ils contribuer à nommer, identifier et déconstruire ces violences dans l’espace scolaire ?
Les albums de jeunesse, les médiations culturelles (théâtre, théâtre-forum, atelier d’écriture, atelier d’expression plastique, émission de radio, tournages vidéo, etc.), l’éducation aux sexualités et à la relation affective constituent des recours éducatifs indispensables permettant aux jeunes comme aux adultes de mieux identifier ce qui se joue dans ces situations de microviolence ou de violence. Ils permettent aussi aux jeunes d’identifier quels rôles ils ont pu jouer dans ces situations où fréquemment ils et elles peuvent successivement se trouver impliqués comme agresseurs, témoins ou victimes, sans en avoir conscience.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
