Les IA génératives, un fait social qui entre dans les classes
« Il n y a que l’école aujourd’hui qui est en capacité d’aider très tôt à apprendre aux élèves à se servir de l’IA, à la mettre au service de leurs apprentissages, à les accompagner dans l’usage des IA génératives », déclare la politiste et experte de l’éducation Agathe Cagé. Pour elle, c’est « une mission fondamentale pour l’école qui est imposée par la société d’économie ».
Le rôle politique de l’école : éviter un nouvel écart social
Deux types d’usage se dessinent. D’un côté, l’IA mise au service des apprentissages. De l’autre, l’utilisation non réfléchie qui risque de « créer des défaillances dans la maîtrise des fondamentaux ». L’école est alors confrontée à une responsabilité nouvelle. Ne pas accompagner ces usages ferait peser un risque important : « Si l’école ne fait pas ça, il y aura mauvais usage », prévient-elle, appelant à développer la réflexivité des élèves.
Jean-Michel Le Baut comme Alix Cailles et Antoine Cavelier, professeur.es ont aussi rappelé que les élèves utilisent déjà ces outils. « Nos élèves ont pleinement intégré l’IA, une technologie à portée de main », soulignent-ils.
Jean-Michel Le Baut rappelle la dimension politique de cette question. L’usage déjà massif de l’IA par les élèves se fait dans un cadre socialement inégalitaire. Si l’IA reste cantonnée à l’espace familial, elle pourrait creuser les fractures socioculturelles. D’où l’urgence pour l’école de se saisir pleinement de la question. Mais vigilance : « la technique n’est pas une solution », rappelle-t-il. Les premières enquêtes montrent que les séquences pédagogiques produites par IA restent souvent très traditionnelles, centrées sur des QCM ou sur une transmission verticale. « L’IA ne fabrique pas de l’innovation pédagogique mais du conservatisme », alerte Jean-Michel Le Baut.
Pour Alix Cailles, « les classes ne sont pas hermétiques aux évolutions extérieures ». L’ère de l’IA oblige à questionner les pratiques sans tomber dans un discours moralisateur : « Les élèves se tournent vers ce qu’ils ont à portée de main, c’est naturel. » Avec Ecrivor, elle propose des activités et des interactions qui permettent de mettre à distance les réponses de l’IA et de les interroger pour progresser dans le travail de l’écriture.
Antoine Cavelier insiste également : « L’IA est arrivée dans l’enseignement, on n’a pas d’autre choix que de faire avec. » Il s’agit de montrer aux élèves que l’IA « n’est pas de la magie » et qu’elle ne doit pas être utilisée « comme un gadget pour obtenir un résultat rapide ». Ce qui compte, pour lui comme les autres intervenants, c’est d’instaurer une transparence entre élèves et enseignants sur les usages. Il met en place une véritable pédagogie de la comparaison : faire confronter résultats de recherche, analyser, synthétiser. « Ne pas interdire, ne pas faire comme si l’IA n’existait pas. » L’esprit critique reste au centre, l’IA n’étant « pas plus puissante que l’imagination des élèves », souligne Agathe Cagé.
L’importance du processus : apprendre prend du temps
« Ce qui intéresse l’enseignant, ce n’est pas le résultat mais comment l’élève y arrive », rappelle Alix Cailles. Les erreurs, les étapes, les reprises sont au cœur des apprentissages. Face à des outils qui proposent des réponses immédiates, l’école doit valoriser le temps long et le cheminement intellectuel. Antoine Cavelier utilise l’IA pour compléter les recherches documentaires avant d’engager un travail personnel, renforçant l’autonomie des élèves.
Une chance pour revitaliser la didactique de l’écriture
« L’IA, une menace pour l’écriture ? Pas de panique ! » répond Jean-Michel Le Baut. Selon lui, l’IA peut devenir « une chance pour remettre l’écriture au cœur des activités de la classe ». L’outil peut engendrer des écritures, fournir des brouillons à réécrire, accompagner et guider l’écriture, être même guidé par les élèves. Les enseignants rappellent toutefois que l’IA génère souvent des textes standardisés, parfois maladroits. D’où l’importance d’apprendre aux élèves à retravailler une version initiale. « Si l’élève ne retravaille pas le texte généré par l’IA, cela se voit » ajoute Antoine Cavelier.
Les différentes interventions mettent en lumière le rôle central de l’enseignant, son rôle de médiation, d’éducation à l’esprit critique, à la réflexivité face à la puissance et l’attirance d’un outil.
Et la triche ? Vers une éthique de la transparence
La question de la triche s’invite naturellement dans le débat. Mais que signifie-t-elle vraiment ? Plusieurs intervenants appellent à élaborer des chartes d’usage. L’important serait de demander à l’élève d’expliquer ce qu’il a fait avec l’IA, dans une logique de transparence. « Nous-mêmes « trichons » parfois dans la fabrication de nos cours, et ce bien avant l’IA », glisse Jean-Michel Le Baut avec un brin de provocation. Il s’agit selon lui de déployer « une éthique et une didactique de la transparence« , y compris chez les enseignants, ainsi que de repenser le statut et l’usage scolaires de la copie. L’évaluation pourrait alors se concentrer sur les processus davantage que sur les productions finales, sur l’oralisation des démarches, les pratiques collaboratives et créatives, les tâches complexes, l’engagement personnel, la métacognition …
Lutter contre les inégalités, accompagner les transformations
Éduquer à l’IA n’est pas seulement un enjeu scolaire : c’est une nécessité sociale pour éviter que ne se creusent les inégalités culturelles. La question n’est pas de bannir l’outil, mais de permettre aux élèves de l’utiliser de manière éclairée, critique, créative.
Un défi pour les élèves, mais aussi pour les enseignants, appelés à guider, accompagner, questionner et donner du sens à ces nouvelles pratiques qui transforment en profondeur le rapport au savoir.
Djéhanne Gani
Jean-Michel Le Baut : Le chantier IA de l’école
Alix Callies : Apprendre à écrire avec l’IA
Antoine Cavelier : former à l’esprit critique face à ChatGPT
IA & Education : Voir (ou revoir) la conférence du Café pédagogique à Educatech Expo !
