« Quand on est jeune on ne se rend pas compte du danger »
Ce n’est pas forcément là qu’on l’attendait, mais l’ouvrage vaut tout d’abord pour tout ce qu’il évoque de l’enfance et de l’adolescence d’une petite – puis jeune – fille, née en 1925 à Paris. Ce « détour » par lequel commence le récit, donne pleinement chair à Ginette Kolinka qui avant d’être une déportée est d’abord une femme, femme que l’on découvre aussi à travers les très belles illustrations en noir et blanc de Catel qui ponctuent le récit. Comment cette sixième petite fille d’une famille de sept enfants a-t-elle grandi ? D’où venaient ses parents ? Où vivait-elle ? La politique ou la religion jouaient-elles un rôle important dans la vie de la famille ? A quoi ressemblait Paris dans les années 30-40 ? …
Toute une vie quotidienne se dessine dans laquelle « on payait [le] petit frère quelques centimes pour qu’il aille chauffer [les] lits », où « on partait du principe que ce n’est pas à table qu’on parle » parce qu’ « à table on mange », où l’on s’embrasse le matin pour se dire « bonjour », mais où on se fait pas de câlins. Une vie faite aussi d’insouciance, où l’on brave le danger, en cachette des parents : « Je n’avais plus le droit de faire de sport, de fréquenter la piscine. Alors ? Il suffisait de ne pas porter l’étoile. On risquait gros mais on ne s’en rendait pas compte. Quand on est jeune on ne se rend pas compte du danger ». Un âge où l’on aime la vie, même à Drancy ; alors « tous les matins on se retrouvait avec des jeunes, et quand on est entre jeunes, que fait-on ? On chante, on blague et les matinées se passaient comme ça ». Parce finalement « on n’a plus peur d’être arrêté. C’est fait. (…) Et puis les gens ne pensaient pas aller où on nous a emmenés. »
Et en creux, on fait la connaissance d’une étonnante vieille dame pleine de malice et d’autodérision, qui se souvient d’avoir été une jeune fille peu futée et pas bien dégourdie malgré ses 19 ans, « mais à 19 ans quand on est la petite dernière on est encore un bébé ». Qui croyait volontiers qu’aller dans camp de travail voulait seulement « dire travailler dur », ne se posait pas de questions, et finalement était « drôlement contente » que son père et son petit frère montent dans un camion à leur arrivée à Birkenau « parce que c’est vrai, c’était pénible à travers champs. Il fallait marcher vite ». Avant de découvrir les barbelés, les coups, les ordres ; et la fumée, l’odeur, les cheminées…
Une sacrée personnalité, qui râle contre son patron, « ficherai[t] des gifles aux soldats » qui chantent « Le Chant des Marais » comme « ils chanteraient n’importe quelle comptine », et refuse d’être au service de son mari : « Moi quand je me suis mariée c’est la première chose que j’ai dite à mon mari : « Tu te débrouilles tout seul pour tes affaires… » Ah non, je ne voulais pas faire comme man mère ! »
« Ma foi, je n’en sais rien »
Ce leitmotiv du doute revient très souvent dans le récit de Ginette Kolinka et c’est aussi un des éléments qui en fait la force. Comme une volonté farouche de se tenir au plus près de l’expérience personnelle. De ne rien raconter que l’on n’ait soi-même vécu, vu. Quitte à ne pas être à son avantage, quitte à décevoir les attentes, à s’éloigner d’autres récits. « Je ne peux pas inventer des histoires », dit Ginette Kolinka. Alors souvent elle explique que ce qui vaut pour elle, ne vaut pas forcément pour les autres, et vice versa. Ainsi quand Catel Muller lui demande : « Les femmes parlaient-elles entre elles ? », elle répond : « Moi, je ne me vois pas parler avec les gens, mais je ne peux pas dire pour les autres » ; ou quand elle évoque son transfert au camp Bergen-Belsen elle précise : « Certains disent qu’on leur jetait des pierres. Moi, on ne m’a pas jeté de pierres »… Et lorsqu’elle se laisse aller à une généralisation, tout de suite elle se reprend : « Mais très vite, très vite, on apprend. C’est fini les sentiments… Non je n’ai pas le droit de dire cela parce que j‘ignore comment les autres ont fait ».
Ce pacte de sincérité traverse tout l’ouvrage. On le retrouve dans le refus d’éluder certaines questions, rarement abordées, que pose avec délicatesse Catel. Ainsi interrogée sur les relations intimes entre les femmes, sujet particulièrement tabou, Ginette Kolinka répond-elle tout simplement : « Je n’en ai pas vu souvent, mais je l’ai vu. Puis c’est humain, c’est dans les mœurs. Les caresses, le sexe. Et chez les hommes, ça a dû être pareil », mais « si on parle de la déportation, on ne va parler de sexe » explique-t-elle. Et quand Catel aborde la question des conditions d’hygiène, particulièrement au moment des règles, là aussi elle raconte : les doublures de vêtements déchirées, au début, et puis bientôt, plus rien ; et la fortune que représentait le tout petit bout de papier ou de chiffon que l’on pouvait retrouver par terre.
Le refus de toute héroïsation participe aussi de ce pacte. Il illustre avec force la violence de l’humiliation et de la déshumanisation qui fondent le système nazi. « J’étais devenue un petit toutou qui ne réfléchissait pas, qui faisait ce qu’on lui disait. (…) Même pas un « toutou», mais un robot », explique Ginette Kolinka. « J’ai eu la honte jusqu’à la douche. Arrivée à la douche, c’est fini. J’ai accepté la nudité et je suis dans le troupeau » ajoute-t-elle. On a peur, on a faim, trop faim, on n’est « plus rien », et on fait comme on peut parce « rien n’était humain que de toute façon »…
« Moi, je fais une campagne contre la haine, parce que la haine c’est Auschwitz »
L’ouvrage est enfin un témoignage sur Auschwitz-Birkenau particulièrement adapté à de jeunes lecteurices, même s’il s’adresse à tous les âges. Arrêtée le 13 mars 1944 en même temps que son père, son frère, et son neveu, Ginette Kolinka, alors Cherkasky, séjourne quelque temps à Drancy avant de partir, un mois plus tard, le 13 avril, « pour l’enfer ». Une date indélébile : « C’est vieux (…) mais c’est comme si c’était hier. A 13 heures ». Elle y séjournera 7 mois avant d’être transférée au camp de Bergen-Belsen en Allemagne, puis en avril 1945 au camp « modèle » de Theresienstadt, « vitrine du régime nazi », en Bohème-Moravie.
Guidée par les questions de Catel, Ginette Kolinka va raconter le quotidien des camps, toujours à la recherche du mot juste, créant d’autant plus l’émotion qu’elle se refuse à y céder. Elle va aussi expliquer l’impossible récit au retour, et pendant plus de 50 ans, pas par crainte de ne pas être crue – comme en ont témoigné d’autres-, mais pour ne pas « embêter les gens » et « leur casser les pieds », même si ça ne s’efface jamais. Et puis la vie, ensuite, qui se reconstruit peu à peu.
Depuis qu’elle est à la retraite Ginette Kolinka a accepté de parler dans les écoles, comptant sur les professeur·es et les élèves « pour que cette histoire ne s’éteigne pas » : « on espère que dans les cent élèves qui nous écoutent, il y en aura deux ou trois qui raconteront ce qu’ils ont entendu ». Témoigner est devenu une « mission » qu’elle portera jusqu’à son dernier souffle, pour lutter contre l’oubli et « contre la haine », celle, « à l’état pur » de l’extermination, mais aussi celle qui prend racine dans tous les préjugés, anti-musulmans, anti-juifs, anti-catholiques… qu’elle dénonce indistinctement. « Vous savez, je ne veux pas que tout le monde s’aime. Je veux que tout le monde s’accepte ! », conclut-elle.
Aujourd’hui, 4 février 2026, Ginette Kolinka fête son 101e anniversaire. Elle ne se sent pas vieille : « J’ai l’âge des jeunes qui me parlent » dit-elle. Et le cadeau, c’est elle qui nous le fait avec ce petit ouvrage de moins de 200 pages, si vivant et si précieux, à faire vivre dans les classes.
Claire Berest
Ginette Kolinka, contre la haine, entretiens avec Catel. Editions La Sirène. Parution le 26 janvier 2026.
