Une mise en perspective à contre courant
Comme si « The Mastermind » mettait en lumière l’impasse, burlesque et dramatique, dans laquelle se retrouve son drôle de héros, désormais solitaire. Aussi Kelly Reichardt accompagne-t-elle, de la marche chaloupée à la cavale désaccordée, cette épopée, faussement désinvolte, rythmée en souplesse par la partition de jazz composée par Rob Mazurek et son groupe ; l’émouvante tentative de James Blaine Mooney (Josh O’Connor, formidable interprète du rôle-titre) pour se la couler douce et mettre à distance la violence du monde. Autant dire : un pari difficile à tenir en pleine guerre du Vietnam, sous la présidence Nixon, au moment de l’éclosion du mouvement hippie et des manifestations pacifistes.
Kelly Reichardt choisit justement, avec The Mastermind, de filmer un trentenaire irrésolu, empêtré sans le savoir dans des contradictions, produits de son éducation et de ses origines sociales ; des entraves qui rendent son échappée brouillonne, moralement hasardeuse, et ‘mal barrée’.
Fondu un moment dans une foule de manifestants, notre homme vulnérable, au bout du rouleau, est pris pour l’un des participants, jeté à terre, tabassé par les forces de l’ordre, et embarqué comme d’autres, jusqu’à un poste de police. Dernier plan sur lui, l’air absent. A quoi pense alors JB Mooney que nous avons découvert en ouverture du film, le regard songeur au beau milieu du musée municipal au cours d’une visite en famille, en observateur discret du faible système de protection et de la somnolence d’un gardien ?
Une vision décalée de l’Amérique des années 70
Kelly Reichardt, née en 1964, regarde différemment l’époque dans laquelle elle situe la trajectoire de JB Mooney et l’impossibilité de ce dernier à se reconnaître dans l’idéal et les utopies émancipatrices que d’autres jeunes filles et jeunes gens de sa génération sont en train d’embrasser. Et c’est ce personnage incertain, ballotté entre des aspirations confuses et un désir d’une nouvelle vie, qu’elle filme.
Dans cet ‘entre-deux’ subtilement mise en scène, avec une sobriété minimaliste. En correspondance avec le regard sans illusions qu’elle porte sur cette époque révolue.
Une période de l’histoire américaine, recomposée avec élégance, par la réalisatrice (également scénariste et monteuse), à travers les déclinaisons chromatiques, du beige au marron et au brun en passant par l’orange, pour suggérer l’atmosphère ouatée et protectrice de l’environnement matériel et mental du personnage principal, survolant l’existence, rêvant sa vie sans l’habiter.
Avant les noirs profonds des nuits sombres des caches, des planques et de la cavale (directeur de la photographie : Christopher Blauvelt).
Des plans fixes, de lents travellings latéraux caressant le fuselage métallique des longues et spacieuses ‘bagnoles’ mythiques d’alors, prêtes à démarrer (à condition d’une ouverture rapide du coffre où cacher les toiles dérobées), de rares embardées et quelques plans plus brefs donnent au temps le temps de se déployer et mesurent l’amplitude de la chute du braqueur impromptu, l’épuisement de l’aventure sans filets.
Regardons encore The Mastermind, faux polar déréglé et cependant dangereux, chronique burlesque et dramatique d’un vol pour l’amour de l’art (les peintures d’Arthur Dove, précurseur américain de l’abstraction), petite épopée au dénouement prévisible. La fable imaginée par Kelly Reichardt nous touche, comme un geste politique, par la profondeur de son questionnement : Comment s’appartenir et appartenir au monde. Hier et aujourd’hui. Pas seulement Outre-Atlantique.
Synopsis pour public non averti
« Massachussetts. 1970. Père de famille en quête d’un nouveau souffle, Mooney décide de se reconvertir dans le trafic d’œuvres d’art. Avec deux complices, il s’introduit dans un musée et dérobe des tableaux. Mais la réalité le rattrape : écouler les œuvres s’avère plus compliqué que les voler.
Traqué, Money entame une cavale sans retour ».
Samra Bonvoisin
The Mastermind, film de Kelly Reichardt-sortie le 4 février 2026-
Sélection officielle, Festival de Cannes 2025
