Quels objectifs pour l’école maternelle ? L’historien Claude Lelièvre revient sur une circulaire qui a 40 ans. En 1986, il est question de scolariser, socialiser, faire apprendre et exercer. En 2026, d’évaluer et d’orienter ?
Cette circulaire parue sous l’égide du ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement est importante non seulement parce qu’elle marque un tournant majeur mais aussi par ses attendus historiques explicités.
A juste raison, elle met en avant que « les évolutions culturelles et sociales des dernières décennies ont entraîné des changements importants dans le mode de vie des enfants […] L’école maternelle qui, avant la dernière guerre, recevait principalement les enfants des milieux modestes des villes, a vu d’année en année, à partir de 1945, croître ses effectifs dans des proportions considérables, tandis que progressivement la demande d’inscription venait de l’ensemble des couches de la société. Actuellement, les enfants de toutes origines géographiques, sociales, culturelles et ethniques la fréquentent. »
Et elle souligne aussi à juste titre que l’école maternelle est désormais « pour l’immense majorité, le lieu de la première éducation hors de la famille. Elle a la charge de proposer aux enfants une vie sociale stable, d’assurer la nécessaire médiation entre le monde de l’enfance et celui des adultes »
Mais, alors que l’on attendrait logiquement que la thématique de la « socialisation » vienne en premier dans les « trois objectifs » énoncés, c’est celle de la « scolarisation » qui est mise en avant.
« Le premier objectif est de scolariser. Scolariser consiste à donner à l’enfant le sentiment que l’école, donc la maternelle, est faite pour apprendre, qu’elle a ses exigences, qu’elle réserve des satisfactions et des joies propres. Les enfants sont actifs, font des travaux et des exercices. L’école leur donne le goût de l’activité. Elle apprend à en juger et à en évaluer les résultats.[…] L’école a en elle-même sa propre finalité, qui est la mesure de son sérieux »
« Le deuxième objectif est de socialiser. Il s’agit d’apprendre à l’enfant à établir des relations avec les autres, et à devenir sociable. L’enfant découvre qu’il peut coopérer avec les autres, enfants ou adultes, pour participer à des activités intéressantes, construire des projets et les mener à bien, créer des jeux, tenter des expériences. Des habitudes collectives s’installent, les enfants s’y intègrent »
« Le troisième objectif est de faire apprendre et d’exercer. Il s’agit que l’enfant, par diverses activités, développe ses capacités de sentir, d’agir, de parler, de réfléchir et d’imaginer, dans le temps même qu’il élargit son expérience, explore le monde et augmente ses connaissances […] L’école répond ainsi à son appétit d’apprendre, et le stimule toujours […] L’école maternelle est une école. Elle se distingue d’autres modes d’accueil des jeunes enfants, qui ont la garde pour fonction essentielle. Elle a son originalité et ne se définit pas seulement comme une préparation à l’école élémentaire, bien qu’elle remplisse nécessairement ce rôle»
L’école maternelle selon Pauline Kergomard
Pauline Kergomard, la principale fondatrice et inspiratrice de l’école maternelle instituée sous la Troisième République, considérait que la mère a normalement les dispositions requises pour élever ses jeunes enfants et que le mieux est qu’elle se charge elle-même de leur éducation si elle est en situation de le faire. L’école maternelle est donc conçue par Pauline Kergomard comme un substitut de la mère, et « par défaut ».
Un point de vue décoiffant, même si cela ne fait plus partie de la conception dominante actuelle, en raison notamment du rôle de « socialisation » qui est maintenant attribué à cette école (et qui a conduit à sa généralisation pour toutes les familles).
On ne devrait pas perdre de vue ce changement historique fondamental, ses prises de conscience ad hoc et ses corollaires dont certains sont présents dans le texte même de la circulaire sur les « orientations de l’école maternelle » du 30 janvier 1986. « Cette socialisation s’opère dans une société et dans une culture déterminée. En ce sens, on peut dire que la socialisation est acculturation : elle donne accès à une culture. Mais l’école, parce qu’elle est l’école, ne saurait enfermer l’enfant dans une seule culture. Les enfants doivent très tôt prendre conscience de leur culture et percevoir l’existence d’autres cultures, par le document, par la présence d’enfants étrangers, par les manifestations de traditions régionales vivantes. Ils saisissent les identités et les différences, en particulier à travers les contes et les récits, les fêtes, les danses et les musiques, les œuvres de l’art et de l’artisanat, les usages culinaires ».
Claude Lelièvre
