« Une société se juge à la façon dont elle traite ses enfants. Et aujourd’hui, certains de nos élèves n’ont même pas un lit pour réviser » écrit Meryam Ennouamane Jouali. « L’institution scolaire travaille à fabriquer du commun, pendant que d’autres rouages de l’État produisent de l’instabilité » estime la professeure de lycée professionnel à Strasbourg. Dans ce texte, elle rappelle que les élèves sont des enfants, qui pour certains ont des conditions de vie difficiles : « l’école accueille des élèves. L’administration gère des dossiers. Entre les deux, il y a des enfants qui grandissent. »
Elle arrive tôt le matin.
Avant le début des cours, elle branche son téléphone. Longtemps. Elle passe aussi par les toilettes, une petite trousse à la main. Au début, je n’y ai pas prêté attention. Ces gestes, dans un lycée, n’ont rien d’exceptionnel. Puis j’ai compris. L’école n’était pas seulement un lieu d’apprentissage : elle était devenue un refuge.
Cette élève est afghane. Elle est mineure. Elle est scolarisée dans une classe d’allophones. Elle apprend le français avec sérieux, discrétion, application. Elle rend ses travaux. Elle échange avec ses camarades. Elle est, à tous égards, une élève comme les autres.
La nuit pourtant, elle dort dans une voiture, sur un parking, avec ses parents, une petite sœur d’un an et un petit frère de trois ans. La famille a été expulsée de son logement. Elle est sous le coup d’une OQTF. Les convocations s’enchaînent. Les menaces aussi.
Le matin, la République lui demande d’apprendre.
Le soir, elle lui rappelle qu’elle peut l’expulser.
Depuis quelque temps, les enseignants sont devenus les témoins directs de réalités que l’on préfère d’ordinaire tenir à distance. Nous voyons les sacs plus lourds que les cartables. Les téléphones toujours déchargés. Les manteaux portés même à l’intérieur. Nous comprenons, parfois tardivement, que certains élèves n’ont plus accès à l’électricité, à l’eau, à un lit. L’école devient alors le dernier lieu stable : chauffé, éclairé, régulier.
Cette situation n’est pas un accident. Elle n’est pas non plus un cas isolé. Elle est le produit d’un système qui fonctionne selon une temporalité radicalement étrangère à celle de l’enfance.
D’un côté, il y a le temps administratif. Lent. Fragmenté. Procédural. Les dossiers s’empilent, les délais s’étirent, les réponses arrivent parfois après un, deux, voire trois ans. Durant ce temps suspendu, les familles attendent. Elles vivent dans l’incertitude, dans la précarité, dans une légalité provisoire qui ne protège de rien.
De l’autre côté, il y a le temps de l’enfant. Irréversible. Brûlant. En deux ans, un adolescent apprend une langue, se construit, se lie, s’ancre. Il se fait des amis. Il acquiert des repères. Il devient élève, puis camarade, puis presque citoyen dans ses gestes quotidiens. Ce temps-là ne peut pas être mis entre parenthèses. Il ne se rattrape pas.
Or nous organisons aujourd’hui une coexistence absurde : nous produisons de l’intégration par l’école, tout en la niant par l’administration. Nous demandons à des jeunes de s’inscrire dans un cadre scolaire exigeant, de respecter des règles, de se projeter, tout en laissant planer sur eux la possibilité d’un arrachement brutal. L’institution scolaire travaille à fabriquer du commun, pendant que d’autres rouages de l’État produisent de l’instabilité.
L’Éducation nationale, dans cette histoire, n’est pas coupable. Elle est souvent démunie. Les enseignants accueillent, accompagnent, alertent parfois. Mais ils n’ont ni les moyens, ni le pouvoir d’agir sur le sort administratif des élèves. Ils sont pourtant en première ligne. Ils voient ce que deviennent les politiques publiques lorsqu’elles atteignent les corps et les vies.
Je suis professeure de lettres-histoire-géographie. Je pilote un dispositif d’accueil pour élèves allophones. Je n’ai pas vocation à trancher le droit des étrangers. Mais je vois ce que ce droit fait aux enfants quand il s’exerce sans considération pour leur réalité scolaire et humaine. Je vois des élèves apprendre le passé composé tout en dormant dans une voiture. Je vois des adolescentes préparer des évaluations en sachant qu’elles peuvent être convoquées à la préfecture le lendemain.
Il y a là une contradiction profonde, que l’école ne peut plus porter seule. Car l’école, par essence, par mission, croit au temps long. Elle parie sur l’avenir. Elle ne peut fonctionner dans la menace permanente. On ne construit pas un parcours scolaire sur la peur.
Une société se juge à la façon dont elle traite ses enfants. Et aujourd’hui, certains de nos élèves n’ont même pas un lit pour réviser.
On peut expulser une famille. On peut fermer un dossier. Mais on n’efface pas les cahiers remplis, les mots appris, les liens tissés. L’école, elle, se souvient. Elle garde trace de ces enfances suspendues, prises entre deux vitesses de la République. Et elle continuera, tant qu’elle le pourra, à enseigner, même quand le monde autour d’elle abdique sa part d’humanité.
Meryam Ennouamane Jouali
