Restaurer le droit à l’erreur
Dans Les vertus de l’échec, Charles Pépin (2016) rappelle avec force que l’erreur est constitutive de tout apprentissage : « nos échecs sont des butins, et parfois même de véritables trésors. Il faut prendre le risque de vivre pour les découvrir, et les partager pour en estimer le prix » (p. 178). Parallèlement, lorsque le philosophe évoque « l’échec de l’école », il souligne combien cette institution continue d’entretenir une culture de la performance, laissant peu de place à l’expérimentation et au tâtonnement. On n’apprend pas à lire, à écrire ou à compter avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Tout apprentissage suppose une forme de liberté qu’aucun individu ne peut trouver sans la confiance salutaire que lui procure la possibilité même d’échouer. En ce sens, réhabiliter l’échec, c’est restaurer le droit à l’erreur dans une école qui cultive trop fréquemment l’injonction à la réussite.
En nous appuyant sur le livre de Charles Pépin, mais aussi sur d’autres travaux issus des sciences humaines, nous proposons d’examiner les « vertus de l’échec » sous l’angle des émotions. Plus spécifiquement, nous discuterons alternativement de la peur de l’échec et de la joie d’apprendre de ses erreurs. Cela nous conduira à interroger les conditions d’un véritable accompagnement émotionnel à l’école.
Les petits ratés sont la matière première de l’apprentissage
Les pédiatres estiment qu’un enfant chute environ 2500 fois avant d’apprendre à marcher. Ces échecs répétés au fil des mois, sous le regard attentif de ses parents, finissent par le rapprocher lentement de son but. Comme toute expérience d’apprentissage, la marche repose donc sur la capacité de l’être humain à tirer profit de ses erreurs. Saurions-nous marcher si nous n’étions pas déjà tombés ? Charles Pépin rappelle avec beaucoup de lucidité que ce que nous désignons par « échec » fait partie intégrante du processus d’apprentissage. Se tromper, chercher, tâtonner, recommencer… Tous ces petits ratés ne sont pas des signes de faiblesse. Ils témoignent simplement de la rencontre, souvent délicate, entre le sujet et le monde.
C’est d’ailleurs ce que les grandes traditions pédagogiques n’ont cessé de rappeler au fil du 20e siècle. Un enfant apprend rarement du premier coup ! Il lui faut essayer, répéter, commettre des erreurs et récidiver pour finalement s’adapter. D’ailleurs, si nous y prêtons attention, nous constatons que notre vie entière est tissée de ces petites expériences. Le problème survient lorsque l’école assimile ces erreurs à des fautes et qu’elle dénie aux enfants le droit de se tromper.
Les échecs auxquels on accorde de l’importance peuvent laisser des traces
Contrairement aux animaux, qui agissent par instinct, ou aux machines, qui exécutent des programmes, l’Homme, seul, est libre de se tromper. Charles Pépin insiste sur cette caractéristique, proprement humaine, en soulignant que la difficulté ne réside pas dans l’échec, mais dans la signification que nous lui accordons.
On peut alors distinguer deux registres. D’un côté, les ratés ordinaires, qui restent intégrés au processus d’apprentissage. De l’autre, les échecs vécus comme des ruptures, qui touchent l’estime de soi, la confiance, le sentiment de compétence et même parfois le rapport global de l’élève au savoir et à l’école.
Dans le second cas, l’échec se transforme en expérience émotionnellement douloureuse. Les analyses de Pierre Merle (2012) montrent précisément combien certains jugements scolaires (moqueries, remarques, mises à l’écart) peuvent engendrer un sentiment de peur et de honte, portant directement atteinte à la dignité de l’individu. C’est la raison pour laquelle, si l’on veut réhabiliter le droit à l’erreur, il est essentiel de dédramatiser les petits ratés, tout en reconnaissant que certains échecs sont vécus comme des blessures.
Les émotions des élèves sont dans l’angle mort des recherches sur l’évaluation
Lorsque l’on parle d’échec à l’école, on pense spontanément aux mauvaises notes ou au redoublement. Les recherches sur l’évaluation se sont d’ailleurs largement emparées de ces questions (Hadji, 2012). Par exemple, elles ont beaucoup étudié les dispositifs de notation, en insistant sur l’importance d’accueillir et de comprendre les erreurs des élèves (Zakhartchouk, 2019).
En revanche, la manière dont chacun ressent ses échecs est assez peu documentée, ce qui peut sembler surprenant quand on sait le rôle décisif que peuvent jouer les émotions (Petiot et Visioli, 2022). Dans le champ de l’évaluation, quelques travaux commencent à combler ce retard (Girardet, 2021). Ils indiquent notamment que les émotions négatives ne s’opposent pas toujours au progrès personnel, à la condition d’être reconnues et travaillées.
Prendre au sérieux les émotions liées à l’échec, c’est donc repenser une école qui ne se contente pas de tolérer les erreurs, mais qui aide explicitement les élèves à vivre avec leurs émotions négatives, à comprendre ce qu’elles disent de leurs difficultés et à transformer certains échecs en occasions d’apprendre (Terré & Sève, 2022).
Prendre en compte la peur de l’échec
Selon Charles Pépin, en France, la peur de l’échec constitue l’un des principaux obstacles à l’engagement des élèves. Ce résultat, rappelé par les enquêtes PISA, vient du fait que l’erreur est trop peu valorisée à l’école. En conséquence, la peur de se tromper inhibe toute prise de risque. Or, comme l’affirme le philosophe : oser, c’est toujours oser l’échec. En d’autres termes, il faut accepter l’idée que si la prise de risque augmente mécaniquement nos chances d’échouer, elle est également un adjuvant qui décuple nos occasions d’apprendre et de réussir.
En classe, ce qui transforme généralement une erreur banale en une expérience douloureuse, c’est le fait que les élèves intériorisent viscéralement le sentiment de l’échec. Dans ce contexte, la gestion de la peur des élèves devient un enjeu majeur pour les enseignants (Visioli & Mayeko, 2025). L’objectif n’est pas de la supprimer, mais bien plus subtilement de la prendre en compte en créant des environnements à la fois rassurants et familiers. Cela implique de confronter l’élève à ses propres émotions, y compris lorsqu’elles sont négatives. Naturellement, ce travail s’inscrit dans un temps long et doit respecter une certaine progressivité.
Envisager la joie d’apprendre de ses échecs
Charles Pépin décrit la joie singulière que chacun éprouve lorsqu’il parvient à transformer un échec en apprentissage. Cette joie authentique permet de faire l’expérience du réel qui résiste. Mieux, elle ouvre une fenêtre de compréhension dans notre rapport au monde. Dans ce processus, « joie et échec, loin de s’opposer, se révèlent intimement liés » (p. 158).
Cette réflexion invite notamment à repenser l’évaluation scolaire. Par exemple, les travaux sur la performance autoréférencée montrent qu’elle constitue un puissant levier d’engagement. Dans cet esprit, Simon-Malleret et al. (2015) proposent une évaluation par capitalisation, conçue pour sécuriser l’élève dans son parcours. En s’appuyant sur la progression personnelle, cette démarche installe les apprenants dans une culture scolaire qui valorise le plaisir de progresser, de s’accomplir et de se dépasser. Reste que la joie d’apprendre de ses échecs ne naît pas spontanément. Elle dépend du cadre didactique posé par l’enseignant et de la manière dont l’élève interprète ses difficultés. Lorsque l’école valorise les erreurs tout en conservant une certaine exigence vis-à-vis des apprenants, elle rend possible la manifestation de la joie.
Accompagner les émotions à l’école
Charles Pépin envisage différentes manières d’aborder l’échec (se relever, persévérer, accepter). Il évoque ainsi les capacités de rebond ou de résistance des individus et insiste sur l’importance du soutien social dans les processus de résilience. A l’école, l’enseignant joue un rôle fondamental pour accompagner les élèves. Pourtant, ces derniers « sont rarement félicités pour leur manière de se tromper » (p. 120). Cela doit nous inciter à encourager la singularité des tentatives, à orienter chaque jeune vers le lieu d’expression de son talent et à proposer un rapport à la fois libre et créatif aux savoirs scolaires.
Ces idées recoupent plus largement le projet ambitieux d’une « école des émotions » (Visioli, 2022). En quelques mots, il s’agit de promouvoir une école dans laquelle l’enseignant gagne à dédramatiser l’erreur, à envisager une progressivité dans les situations, à indexer l’évaluation sur le progrès personnel et à laisser aux élèves le temps de reprendre ce qu’ils n’ont pas réussi à faire du premier coup ; une école où chaque professeur aide ses élèves à interpréter et à corriger les erreurs commises ; une école, enfin, qui accorde une place importante aux émotions et dans laquelle des stratégies de régulation sont enseignées aux apprenants (respiration, fixation de buts, coping, imagerie mentale, etc.).
Trois idées à souligner en manière de conclusion
Au moment de conclure, trois idées au moins méritent d’être soulignées. D’abord, il faut rappeler que l’échec scolaire répété doit être combattu : parler des » vertus de l’échec » ne revient pas à justifier les difficultés chroniques des élèves. Ensuite, l’échec ne concerne pas uniquement les pratiques évaluatives. Il est présent dans le quotidien d’une classe au travail et suppose une vigilance constante de la part des enseignants. A ce titre nous pensons que la réhabilitation du droit à l’erreur implique simultanément d’interroger le rapport à l’échec des enseignants. Enfin, l’accompagnement des émotions associées aux échecs apparaît comme un enjeu central. En effet, « pour progresser, il faut s’engager dans un dialogue, parfois douloureux, toujours déstabilisant, zvrc ce qui nous résiste « (Meirieu, 2019, p.5). C’est à condition d’apprendre aux élèves à se tromper que l’école tiendra peut-être sa plus belle promesse : celle qui consiste à encourager l’audace et la curiosité.
Teddy Mayeko et Jérôme Visioli
Bibliographie
Hadji, C. (2012). Faut-il avoir peur de l’évaluation ? De Boeck supérieur.
Meirieu, P. (2019). Préface. In J.M. Zakhartchouk (Ed.), Enseigner avec les erreurs des élèves. ESF.
Merle, P. (2012). L’élève humilié : L’école, un espace de non-droit ? PUF.
Pepin, C. (2016). Les vertus de l’échec. Allary éditions.
Petiot, O. et Visioli, J. (2022). Les émotions en contexte scolaire. De Boeck Supérieur.
Simon-Malleret, L., Mayeko, T., Dietsch, G., Le Gall, B. et Serfaty, J.-M. (2015). Évaluer et identifier ses progrès en EPS. Revue EPS, 365.
Terré, N. et Sève, C. (2022). Apprendre des émotions négatives. Administration & Éducation, 176(4), 41-48.
Visioli, J. (2022). Vers une « école des émotions » favorable à la résonance des élèves. Administration et Education, 176.
Visioli, J. et Mayeko, T. (2025). La peur : enjeux et points de repères. Revue EPS, 406, 38-42.
