La démocratie : une expérience aussi à vivre
Sursaut démocratique, élan démocratique, réveil démocratique, barrage… Les occasions ne manquent plus pour rappeler l’importance de la démocratie. Le problème avec la démocratie c’est qu’elle ne répond pas si facilement aux injonctions. Mais alors, où apprenons-nous la démocratie ? A l’école bien sûr ! Mais suffit-il d’apprendre la démocratie athénienne ou les institutions de la Vème république pour construire une véritable culture démocratique ? Pas si sûr. Au contraire même, en nous contentant de décrire la démocratie, ne risquons-nous pas de croire que nous l’enseignons alors que ce n’est pas vraiment le cas ? Dès lors, sommes-nous condamnés à observer la progression du vote extrême droite chez les jeunes sans réinterroger notre posture d’enseignement ? Et si enseigner la démocratie n’était pas qu’une question de connaissances mais aussi une expérience à vivre ?
Le règlement : sécuriser ou soumettre ?
Lundi 12 janvier 2026, 7h55. Un enseignant fait face à un bourrage papier dans un photocopieur de salle des profs. Cet incident le fait arriver 2 minutes en retard. Tandis qu’il commence le cours, deux élèves frappent à la porte : “Vous êtes en retard vous deux ! (…) Comment ça vous étiez aux toilettes ? Vous savez très bien qu’il faut être à l’heure sinon je ne vous accepte pas, c’est la RÈGLE ! (…) Quoi ? Oui moi j’étais en retard mais j’avais un vrai problème. Et je n’ai pas à vous rendre des comptes ! Vous êtes en retard, vous sortez et c’est tout. Allez, les autres, débutons… rappelez moi la définition de la démocratie étudiée la semaine dernière.
Un lecteur distant trouverait cette scène caricaturale. Pourtant, elle fait écho à ce que nous observons parfois en salle des professeurs mais aussi à ce que nous avons pu reproduire, notamment en début de carrière lorsque nous cherchions à fixer notre cadre et à le faire respecter.
Que révèle cette situation ?
Cette situation montre une dissymétrie d’autorité, c’est-à-dire qu’une même règle ne s’applique pas aux élèves comme elle s’applique aux enseignants.
Elle montre également une contradiction : à l’école, nous apprenons souvent le fonctionnement du pouvoir démocratique (séparation des pouvoirs, libertés individuelles) mais la démocratie est rarement vécue dans le fonctionnement des établissements, et des relations adultes-enfants. Au contraire, les jeunes font parfois face à un pouvoir arbitraire où la règle s’applique à eux avant de s’appliquer aux adultes dans leur établissement.
Comment faire concrètement ?
Ce constat ne vise pas à promouvoir une suppression du cadre. Bien au contraire, ces règles sont sécurisantes et importantes pour permettre de bonnes conditions d’apprentissage. Mais il convient de réfléchir au rôle du cadre que nous fixons : cherche-t-il à soumettre ou à sécuriser ?
La co-construction des règles avec les élèves peut être une piste pédagogique. En demandant aux élèves non pas de subir le règlement, mais d’en comprendre le sens. Par exemple, en début d’année, au lieu d’organiser un cours d’EMC sur la notion de démocratie, pourquoi ne pas débattre des règles de la classe ensemble ? L’objectif est alors de rendre la règle légitime : pas subie mais partagée par un socle de valeurs communes et discutées. C’est un temps que nous perdons mais que nous retrouvons par un meilleur taux d’adhésion au cadre. L’idée n’est pas de déléguer tout le pouvoir aux élèves mais d’organiser les conditions pour pouvoir discuter des modalités du pouvoir.
Un autre enjeu pourrait être de distinguer une règle égalitaire d’une règle équitable. Si Anna, décrocheuse du système scolaire, vient difficilement en classe et arrive un jour en retard, faut-il suivre une règle égalitaire en la refusant ou une règle équitable en l’autorisant à entrer en cours ? Face à un groupe d’humains, il semble nécessaire de faire en fonction de chacun, en fonction de ce qu’il est et de ce que nous sommes à ce moment-là.
L’élection des délégués : quel intérêt ?
Mardi 28 septembre 2026, 8h55. “Bonjour. Aujourd’hui, nous allons faire l’élection des délégués. Qui veut faire délégué ? Personne ? Allez c’est important s’il vous plaît ! (…) Ok, toi Nassim, pourquoi tu souhaites te présenter ? (…) Ah tu l’as déjà été en 3e, super tu sais comment ça marche. Et toi, Rima ? (…) Ah tu l’as été durant tout le collège.Très bien.”
Que révèle cette situation ?
Qui dit “démocratie à l’école”, dit “élection des délégués” c’est évident ! Pas si sûr. Depuis 1968, nous instillons de la démocratie représentative dans les classes pour faire vivre la démocratie scolaire.
En 1789, Emmanuel Sieyès défend la démocratie représentative face à Jean-Jacques Rousseau en avançant deux arguments principaux : d’une part, le peuple ne serait ni assez instruit ni suffisamment disponible pour participer directement aux décisions ; d’autre part, la taille de la population rendrait cette participation impraticable. Il faut donc, selon lui, recourir à des représentants élus.
Aujourd’hui, en 2026, dans le cadre d’une classe, où c’est justement la représentation par les délégués qui est pratiquée, ces arguments ne tiennent plus vraiment. L’effectif y est limité, et l’école a précisément pour mission d’éduquer à la démocratie. Nous ne pouvons donc pas invoquer un manque de responsabilité ou de culture démocratique chez les élèves. Dès lors, une question se pose : pouvons-nous nous contenter, année après année, de former seulement une petite minorité d’élèves à la représentation ? Plus largement, est-il possible d’apprendre la démocratie sans en faire l’expérience concrète, sans exercer une véritable responsabilité ni un réel pouvoir d’agir ?
Comment faire concrètement ?
Pour sortir de ce modèle figé, nous pourrions envisager plusieurs élections de délégués par an avec interdiction de cumuler les mandats et l’obligation d’en rendre compte. Cela nécessiterait de faire évoluer le code de l’éducation. De notre côté, comme beaucoup de mouvements pédagogiques de l’Éducation Nouvelle, nous pratiquons des “conseils d’élèves”. Inspirés de la pédagogie Freinet, ces espaces de délibération hebdomadaire permettent de discuter, délibérer et de décider de sujets concrets : le droit d’aller aux toilettes, les modalités de révision d’une évaluation, l’organisation d’un projet de classe. Ils s’inscrivent dans le cadre réglementaire du Code de l’éducation et du règlement intérieur du lycée (même si, un modèle abouti de conseil d’élèves pourrait être le lieu pour discuter du règlement intérieur). Ici, la démocratie n’est plus un chapitre de manuel, c’est une expérience qui se vit pour l’apprendre.
La posture professionnelle : passer d’une démocratie de l’événement à une culture démocratique ?
Lundi 6 octobre 2025, 10h55. “Bonjour tout le monde ! Je suis la CPE de votre classe. Cette semaine, c’est la semaine de l’engagement. Nous allons pouvoir vivre et comprendre ce que c’est la démocratie. Il y aura des événements en plus de l’élection des délégués.”
Que révèle cette situation ?
Cette scène montre que l’apprentissage de la démocratie scolaire est au cœur de la réflexion dans les établissements scolaires. Elle fait souvent l’objet d’une semaine dédiée qui peine à insuffler un souffle démocratique pérenne. Ainsi, la démocratie à l’école se résume souvent soit à des sujets de cours ou à des événements comme la « semaine de l’engagement ». La démocratie s’ajoute alors à la liste des “éducation à” comme l’éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle, l’éducation à l’environnement, l’éducation à … rajouter aux personnels déjà débordés par tout ce qu’ils ont à faire en plus du programme.
C’est finalement assez révélateur de l’écart entre l’apprentissage d’une structure et l’apprentissage d’une culture. En effet, la structure peut s’apprendre par des schémas, des discussions ou des lectures. Cela peut même être débattu. De nombreux cours d’EMC prévoient de discuter des dérives autoritaires propres à la Ve République. Mais la structure ne fait pas la culture. La culture, c’est quelque chose d’ancré dans le quotidien, qui s’imprègne en chacun d’entre nous, au point que nous ne nous rendons même plus compte que l’avons appris.
Et si, pour préparer les citoyens à la vie démocratique, nous ne nous limitions pas à transmettre des connaissances, mais développions aussi une véritable culture démocratique dans les établissements scolaires ?
Comment faire concrètement ?
Pour les équipes pédagogiques (des professeurs aux équipes de direction, en passant par les CPE) cela demande un changement de posture qui peut s’articuler autour de trois axes. D’une part, considérer les élèves comme des interlocuteurs valables : accueillir leurs paroles, leurs avis et leurs critiques. Par exemple, en demandant leurs avis sur une modalité d’activité en fin de cours. D’autre part, pratiquer la culture de l’explication revient à justifier ses décisions au lieu d’invoquer l’autorité naturelle. Enfin, nous pouvons avoir comme intention de ne pas chercher à soumettre à des règles qui standardisent mais de s’arrimer en permanence au principe d’éducabilité de toutes et tous.
Céline Cael et Laurent Reynaud
« En classe, il suffit d’attendre la sonnerie pour s’évader »
