Des questions essentielles pour les enseignants
L’ouvrage des deux auteurs s’ouvre sur le mythe d’Icare, convoquant la sagesse issue de la mythologie grecque. À travers les recommandations de son père Dédale – que l’on sait ne pas avoir été suivies, entraînant des conséquences fatales –, cette entrée en matière pose d’emblée les enjeux de limite, de transmission et de responsabilité.
À partir de cette introduction proposée par Xavier Bouchereau, les auteurs maintiennent l’attention du lecteur grâce à une discussion argumentée autour de nombreux enjeux éducatifs et de questions essentielles pour tout enseignant, éducateur ou parent : les élèves, l’autonomie, la frustration, les modalités d’enseignement et de mise au travail, l’accélération des rythmes et l’exigence d’efficacité immédiate, la place de l’IA dans les pratiques actuelles, ou encore la situation des jeunes face à l’avenir et leur éducation.
Définir l’enfance
Fort de plus de vingt ans d’expérience dans le domaine de la protection de l’enfance, Xavier Bouchereau interroge, avec son co-auteur, ce qu’est un enfant et à quel moment prend fin l’enfance en tant que statut juridique. Les auteurs mobilisent notamment les apports de Hannah Arendt sur le caractère arbitraire de la distinction entre enfant et adulte, ainsi que les débats contemporains autour de la place de l’enfant (infantisme, enfantisme). Ils rappellent également l’héritage de Janusz Korczak, insistant sur le double besoin d’éducation et de protection.
Avec finesse, ils abordent la question de l’écoute des enfants : il ne s’agit pas nécessairement de s’ajuster à leurs demandes, mais de travailler avec eux, de les accompagner au-delà de leur point de départ, en les considérant comme des sujets en devenir, inscrits dans une dynamique de dépassement de soi. Les auteurs dénoncent les « pédagogies noires », fondées sur l’affliction, l’humiliation ou toute forme de violence, qu’elle soit psychique ou physique.
Posture éducative
Au cœur de leur réflexion sur la posture éducative se trouvent les notions de frustration immédiate et de promesse. Comme le souligne Bouchereau : « Renoncer et désirer, ce n’est pas inné, ce sont des apprentissages » (p. 23). Ils évoquent également la figure de « l’homme capable et vulnérable » (David Doat et Laura Rizzerio, p. 45), ainsi que la « pédagogie des petits pas » (p. 47), dans un contexte où « l’idée de progrès est éculée » (p. 48).
Les auteurs rappellent avec force que nous sommes des êtres de langage, tout en soulignant que la pulsion peut s’en affranchir. Ils interrogent le sens même d’éduquer, entendu comme « tirer hors de », et analysent la tension entre l’assimilation des normes sociales et l’émergence du sujet (p. 63). Il s’agit alors d’articuler individuation et socialisation, dans un contexte pourtant marqué par la valorisation de la réussite individuelle et un individualisme exacerbé propre à l’ultralibéralisme. Dès lors, peut-on encore penser conjointement émancipation individuelle et construction de la solidarité dans un monde traversé par des inégalités croissantes ? Les auteurs réaffirment l’importance de l’entraide, de la coopération et des héritages forts des pédagogies institutionnelles et coopératives.
Pédagogie et transmission
La question de la pédagogie et de la transmission occupe également une place centrale, notamment pour des élèves plus ou moins préparés aux exigences scolaires. L’école ne devrait pas être le lieu d’un fatalisme face à des attentes jugées inaccessibles ou incomprises par de nombreux jeunes. Il conviendrait également de cesser de considérer la motivation comme une condition préalable, pour la penser plutôt comme un objectif à construire. L’éducateur, qu’il intervienne dans ou hors de l’école, dans la famille ou au sein de l’éducation populaire, doit à la fois connaître l’enfant et discerner la direction dans laquelle l’accompagner.
Dans l’articulation entre pratique et théorie, les auteurs mobilisent la sculpture Éloge du pas de côté de Philippe Ramette, située à Nantes, comme métaphore de la posture éducative : « nous avons toujours une jambe dans le vide, une part de nous-mêmes qui avance dans l’inconnu » (p. 114). Cette image illustre l’exigence de lucidité, toujours partielle, qui suppose un travail constant d’aller-retour entre pratiques et théories : « la lucidité […] requiert la volonté sans cesse renouvelée d’interroger systématiquement ses pratiques à partir de ses théories et de réinterroger sans cesse ses théories à partir de ses pratiques » (p. 118).
Le pédagogue est ainsi celui qui cherche, hésite, recommence, expérimente. Il engage les élèves dans des dynamiques de situations scolaires de production et de formation, tout en étant attentif aux fonctionnements de groupe défavorables aux apprentissages. Entre « forçage » et « résignation », il s’agit de trouver une position intermédiaire, exigeante, qui suppose de comprendre les peurs liées à l’apprentissage, de garantir une sécurité affective et cognitive, et de créer un « espace non menaçant », selon l’expression de Jacques Lévine.
Familles et partenariat éducatif
Enfin, les auteurs abordent également la question de l’éducation des parents dans nos sociétés contemporaines et néolibérales, ainsi que celle de la coéducation, de la « ville éducatrice » et des multiples enjeux du partenariat éducatif, avec ses responsabilités partagées et ses tensions. Malgré la lucidité qui traverse leur propos, ils ne renoncent pas à l’espoir d’une émancipation à la fois individuelle et fraternelle, présente « dans le moindre geste », pour reprendre les mots de Ferdinand Deligny. Cet espoir s’affirme d’autant plus fortement qu’ils rappellent, avec vigilance, les dangers toujours actuels des totalitarismes et des dictatures.
Andreea Capitanescu Benetti
Meirieu, P., & Bouchereau, X. (2026). Parce que nous croyons encore en l’éducation. Editions Erès
ENTRETIEN avec Philippe Meirieu et Xavier Bouchereau : « Aider l’enfant à faire œuvre de lui-même »
