A J-6 : « Malgré l’expérience, les veilles de rentrée scolaire, un stress s’empare toujours de moi » confie Tanguy Dassonville, enseignant en Segpa, même si « en dix ans, l’enseignant qu’[il était] a bien changé ».
Une dixième rentrée…
Fin août, la rentrée approche. Le 1er septembre, tout devra être prêt pour accueillir les élèves, les 6es d’abord, puis les autres.
Etrangement, je n’ai pas encore commencé à écrire, faire mes « préparations ». Chaque année, à la fin du mois de juin, quand j’imagine mon été je me persuade que je vais m’y remettre mi-aout, que je vais profiter des dernières semaines pour avoir un maximum de séquences prêtes avant la rentrée. Cette année, comme toutes les autres, je n’aurai jamais tout de prêt. Pas à l’écrit, en tout cas. Cela ne me stresse pas vraiment. Depuis déjà quelques semaines, je pense à mes classes, à mes cours, à mes futurs élèves. Je construis, sans forcément le formaliser, cette nouvelle rencontre avec les élèves de la SEGPA.
Cette année sera ma dixième rentrée. En dix ans, l’enseignant que j’étais a bien changé, mais une chose est sûre, comme tous les 31 août, je vais passer une mauvaise nuit.
Et toujours une appréhension de la rentrée
Malgré l’expérience, les veilles de rentrée scolaire, un stress s’empare toujours de moi. Je pense à cette première journée, cette rencontre avec les élèves… Rien ne peut enlever cette appréhension de la rentrée. Même si, avec l’expérience, je sais quoi faire, j’ai conscience de l’importance de ce moment. Cette journée est en effet cruciale. Je les observe, ils et elles m’observent aussi sans aucun doute, et pour moi, c’est le réel point de départ de mon année, après la rentrée, j’écris, je produis… je me lance.
C’est seulement après avoir rencontré mes élèves que j’arrive à me poser réellement derrière mon ordinateur pour construire des situations d’enseignement-apprentissage. Bien sûr je ne pars pas de rien, après huit ans en SEGPA j’ai de la matière pour me permettre de travailler plus efficacement. Mais j’ai besoin de rencontrer mes élèves pour savoir réellement ce que je vais construire avec eux.
Et toujours l’Ecole au cœur des débats, du prof bashing
Cette rentrée sera aussi particulière parce qu’elle s’inscrira dans une année qui précédera l’élection présidentielle de 2027. J’aimerais que cela n’interfère en rien dans mon travail. Pourtant, je sais déjà que l’école sera au cœur de nombreux débats. On parlera du nombre de fonctionnaires (trop élevé pour certain·es), de nos vacances, du niveau des élèves, de l’autorité… Ces dernières années, j’ai pu constater la dégradation de nos conditions de travail et nous n’avons pas besoin d’un nouveau prof bashing rendant l’école et ses personnels responsables de tout ce qui ne semble pas fonctionner dans notre société.
Pendant ce temps, dans les classes, il faudra continuer d’accueillir les enfants et les adolescents…
Enseigner en Segpa
En SEGPA, on parle souvent de la « grande difficulté scolaire ». Cette expression est juste, mais elle ne dit pas tout. Ce qui rassemble nombre des élèves que j’accompagne, c’est aussi une grande fragilité. Beaucoup ont une très mauvaise image d’elles et d’eux-mêmes. Beaucoup sont convaincus de ne pas pouvoir apprendre. Ils et elles se cachent parfois derrière des bêtises, des provocations, des remarques (parfois grossières), mais personne n’est dupe. L’école n’a souvent pas été au rendez-vous…
En cette veille de rentrée scolaire, je nourris l’espoir d’essayer de les réconcilier un peu avec l’apprentissage, de développer leur autonomie, leur envie d’apprendre et surtout qu’ils et elles s’émancipent progressivement. Qu’ils et elles donnent leur avis, s’expriment, disent ce qu’ils et elles pensent. Qu’ils et elles découvrent que leur parole peut avoir de la valeur.
Le silence des élèves
En tant qu’enseignant, ce qui me terrifie peut-être le plus, ce n’est pas leur agitation ou les difficultés scolaires, c’est leur silence…
Un silence qui, trop souvent, me donne l’impression qu’ils et elles ont baissé les bras. Qu’ils et elles pensent ne pas avoir leur place à l’école…
Alors, en cette veille de rentrée, je nourris l’espoir qu’après une année avec nous, qu’après quatre années passées en SEGPA, ils et elles comprennent que leur voix compte, que leur avis mérite d’être écouté et entendu.
Pour cela, finalement, je n’ai pas besoin d’avoir toutes mes séquences prêtes le 1er septembre.
J’ai surtout besoin d’être prêt à les rencontrer.
Tanguy Dassonville
