Nadia : Ah oui, toi tu t’installes vraiment à côté de lui …
Mylène : Toujours oui.
Nadia : Moi j’évite justement. Je me mets plutôt derrière, ou sur une chaise un peu décalée. Pas à trois kilomètres non plus, mais suffisamment loin pour qu’il ne m’ait pas en permanence dans son champ de vision. Parce que j’ai remarqué que si je suis assise juste à côté, au bout de dix minutes il ne regarde même plus la maîtresse. Dès qu’une consigne est donnée, sa tête tourne direct vers moi. Et là je deviens une espèce de deuxième enseignante particulière quoi. La maîtresse parle à la classe et moi je retraduis immédiatement pour lui. Je trouve que ça crée très vite une dépendance.
Mylène : Oui, mais moi justement je m’assois à côté de Marley (i.e : l’élève) parce que ça m’évite de parler tout le temps. Quand je suis derrière lui, si je vois qu’il n’a pas compris, il faut que je me lève, que je m’approche, que je lui dise quelque chose… Là, tout le monde voit mon intervention. Alors qu’à côté de lui, je peux juste mettre mon doigt sur la ligne, lui montrer un mot ou lui faire un petit signe. Parfois je n’ai même pas besoin de parler. Regarde là sur la vidéo, il commence à écrire sur la mauvaise ligne, ça dure deux secondes et personne n’a rien entendu. Si j’avais été deux mètres derrière, j’aurais dû me déplacer pour faire exactement la même chose.
Nadia : Oui ça c’est vrai. Mais aussi regarde ce qui se passe juste après. La maîtresse commence à expliquer l’exercice suivant et lui tu vois il ne la regarde presque pas. Il regarde son cahier, puis il te regarde toi. Et toi tu lui montres la page. Moi maintenant c’est exactement ce que j’essaye d’éviter. Parce qu’il sait que tu es là et que tu vas récupérer pour lui les informations qu’il rate je pense. Moi quand je me mets derrière, l’élève est obligé de garder davantage le lien avec l’enseignante. Et moi, ça me permet aussi d’observer. On en a parlé avec la maîtresse et justement, c’est elle la maîtresse. Et souvent, il sort son cahier quand les autres le sortent, il comprend la consigne, il démarre seul. De plus en plus. Si je suis déjà à côté avec la main presque sur son cahier, j’aurais tendance à intervenir avant même de savoir s’il aurait pu faire sans moi. C’est humain.
Mylène : Le risque d’intervenir trop vite, je l’ai clairement. C’est sûr. Je me vois sur la vidéo et je me dis : « Mais laisse-le chercher deux secondes ! » Seulement il y a aussi la réalité de certains élèves. Marley si je le laisse décrocher au début de la consigne, je peux mettre dix minutes à le raccrocher ensuite. Donc je préfère parfois faire un tout petit geste immédiatement. Je lui montre la page, il reste avec le groupe et on continue. C’est rien mais ça change tout pour lui. Et pour moi, être à côté, c’est aussi prévenir ces décrochages, quoi. Moi je n’attends pas qu’il soit complètement perdu pour intervenir. Et puis lui, il a besoin de beaucoup de sécurisation. Le simple fait que je sois là lui permet parfois de se mettre au travail.
Nadia : Oui c’est évident que l’élève travaille mieux si on est à côté mais justement cette sécurisation m’interroge. Cette année j’en accompagne un 5 heures qui pourrait faire des exercices sans s’arrêter si je reste assise à trente centimètres de lui. Mais si je me lève comme pour aller chercher un crayon, tout s’arrête ! Et c’est là que je me dis qu’il y a un problème. Mon objectif, ce n’est pas qu’il travaille bien uniquement quand je suis là. Il faut aussi qu’il puisse faire quelque chose quand je m’éloigne hein. Donc maintenant, je joue beaucoup sur la distance. Au début je suis à côté, puis je recule ma chaise. Après je vais m’asseoir derrière. Puis je vais voir un autre élève. J’essaye que ma présence ne soit pas une condition pour qu’il travaille.
Mylène : Okay mais ça dépend de plein de trucs. Ça dépend de ce qu’on appelle « travailler seul » aussi. Parce que parfois on se félicite genre « Regarde, il a travaillé sans son AESH », sauf qu’en fait il n’a rien fait ou il a tout fait de travers. Moi aussi je peux me mettre au fond de la classe et dire qu’il est autonome mais ce qui m’intéresse, c’est qu’il puisse faire réellement le travail. Et parfois ben il a besoin que je sois proche. Après, je suis d’accord hein, je dois pas faire à sa place. Mais là ça ne veut pas forcément dire que j’aide davantage tu sais, je peux être assise à côté et ne rien dire aussi.
Nadia : Ouais, sauf que ne rien dire quand tu es à côté, c’est pas comme pas être là. Ta présence agit quand même je pense. L’élève il sait que tu regardes son cahier. Moi, j’ai découvert ça avec Maya que j’accompagnais l’année dernière. J’étais persuadée de ne rien faire parce que je ne parlais pas. Et un jour elle m’a dit « C’est bon ? » J’ai dit « Quoi ? » et elle m’a montré son exercice. En fait, depuis dix minutes, elle écrivait en surveillant ma tête tu vois. Si je fronçais un peu les sourcils, si je ne réagissais ou pas. Elle regardait mes réactions en fait. Depuis j’essaye beaucoup plus de me placer hors de son champ de vision.
Mylène : Oui ça c’est clair. Je m’en suis aperçue aussi. Tu crois que tu es immobile et en fait tu hoches la tête, tu souris, tu regardes le cahier. L’élève voit tout ça. Mais être derrière ça pose aussi un problème pour moi. L’élève il ne sait plus comment te solliciter. Je parle pas spécialement de Marley mais j’en ai qui n’osent pas se retourner ou lever la main aussi. Quand je suis à côté, ils peuvent me montrer discrètement quelque chose.
Nadia : Hmm, mais je voulais aussi dire que la proximité ça rend l’accompagnement extrêmement visible. Quand tu entres dans une classe et qu’il y a une AESH collée à un seul enfant, tu sais immédiatement qui est l’élève handicapé. Et ça peut gêner, surtout avec les plus grands. Et ne parlons pas des CM2, voire des élèves de collège, qui disent clairement : « Ne t’assois pas à côté de moi. »
Mylène : Okay ça arrive mais là c’est pas le cas. En collège, je ferais sûrement autrement. Mais tu vois, avec Marley, c’est presque l’inverse. Si je m’éloigne, il m’appelle. Et là tout le monde entend mon prénom à longueur de journée. Donc parfois je préfère être à côté et intervenir discrètement plutôt que d’être derrière avec lui qui se retourne toutes les trente secondes.
Nadia : Oui oui
Mylène : Après y’a un autre truc, c’est le mobilier. Tu dis « assieds-toi derrière » … mais derrière où ? Dans certaines classes il n’y a déjà pas la place pour les élèves ! Regarde sur la vidéo hein. Ma chaise, je la mets où ? Dans l’allée ? Parfois la seule place possible est à côté de l’élève.
Nadia : Oui carrément tu as raison. On parle de notre position comme si on arrivait dans une salle vide avec plein de possibilités. La place de l’AESH c’est la dernière qu’on a pensée. Dans certaines écoles tu récupères une chaise qui traîne et tu essayes de ne pas bloquer le passage. Et physiquement, ça compte aussi.
Mylène : C’est clair
Nadia : Autre truc dans le genre, moi j’ai arrêté de rester toute la journée assise de travers à côté d’un élève. Parce que j’étais toujours tournée vers son cahier, le dos en torsion tu vois. Et le soir j’avais mal partout. Quand je suis derrière, je peux changer de position, me lever, circuler aussi. Parce que mine de rien, six heures à être penchée vers une table d’enfant, ça te casse.
Mylène : Complètement. Surtout quand la table est basse.
Nadia : Oui, et une économie d’attention. Quand tu es à côté, tu vois immédiatement ce qu’il fait. Moi, derrière, parfois je dois vraiment me concentrer pour suivre à la fois ce que dit l’enseignante et ce que fait l’élève. Mais c’est aussi ce que je cherche : avoir une vision plus large. Quand je suis collée à son cahier, je vois moins ce qui se passe dans la classe. Je ne vois pas que tous les autres ont sorti la règle, par exemple et en étant derrière, je compare davantage son activité à celle du groupe.
Mylène : Ça, c’est intéressant. Parce que moi, quand je suis à côté, je peux effectivement finir par fabriquer une petite classe dans la classe. L’enseignante donne la consigne générale et moi je commence : « Alors nous, on va faire ça… »
Nadia : Rien que dire « nous » …
Mylène : Oui oui, je m’en rends compte parfois. « Nous, on va prendre le cahier. Nous, on va commencer par la première question…»
Nadia : Voilà. C’est ça que j’essaye de casser en me mettant derrière. Quand la maîtresse parle, je veux que l’élève regarde la maîtresse. Et surtout, je veux me donner quelques secondes avant d’intervenir.
Mylène : Oui, mais j’ai vu aussi des AESH qui se mettaient au fond en disant : « Il faut le laisser autonome », et l’élève était complètement largué hein. Faut faire attention à ça.
Nadia : Exactement ! Je fais attention à ça hein. Pendant la consigne, je peux avoir intérêt à être derrière pour observer s’il comprend mais c’est vrai qu’au moment où il commence l’exercice, je peux venir à côté deux minutes pour l’aider à démarrer. Puis repartir aussi.
Mylène : Oui c’est pas tant d’être à côté ou derrière mais aussi de se déplacer.
Nadia : Aussi…
Le mot du chercheur
La question que soulève cette controverse sur la place de la chaise de l’AESH pourrait sembler minime. Pourtant, sa position dans l’espace de la classe devient un véritable instrument de son activité professionnelle. Être à côté, derrière, à distance ou en mouvement ne produit pas les mêmes possibilités d’action et ne recouvre pas les mêmes intentions, les mêmes préoccupations. La proximité permet à Mylène d’intervenir rapidement, parfois sans parole, de repérer immédiatement une difficulté et de limiter le coût de ses déplacements alors que pour Nadia, c’est la distance qui crée un espace dans lequel l’élève peut tenter d’agir avant que l’aide n’arrive.
La controverse fait ainsi apparaître un dilemme articulé autour du degré d’aide à fournir à un élève, un équilibre entre être autonome et suivre le cours. De plus, travailler engage également le corps et le débat sur la posture professionnelle et symbolique de l’AESH, permettant de fournir une aide soutenue à l’élève ou de le laisser se débrouiller seul, signant par-là plus ou moins le statut d’élève accompagné.
De fait nous voyons au travers de cette controverse aussi comment des tables trop basses, des torsions du dos, des positions prolongées, des déplacements répétés ou au contraire une immobilité, participent aux conditions concrètes d’exercice du métier. La « juste distance » n’est pas uniquement d’ordre pédagogique, elle met en jeu des questions de santé.
Frédéric Grimaud
