Une alternative à l’échec
On pourrait être tenté, à la lecture du sous-titre de l’ouvrage, de s’attendre à une analyse critique argumentée concluant définitivement à un échec récurrent : la lectrice ou le lecteur pourrait interpréter ce constat d’échec répété comme l’assurance qu’il n’y aurait pas d’alternative à celui-ci. Ces mêmes lectrices et lecteurs pourraient imaginer aussi que les responsables de cet échec seraient, d’abord et avant tout, les personnels chargés de l’éducation à l’orientation, c’est-à-dire l’ensemble des personnels de direction, d’éducation, d’enseignement et, bien entendu les ex-conseillers d’orientation devenus psychologues de l’éducation nationale.
Sur ce dernier point, la préfacière, Sylvie Condette, est très claire : « (…) Dans ce schéma global qui semble enlisé dans d’insurmontables contradictions, il faut néanmoins rendre hommage aux acteurs qui œuvrent quotidiennement pour la réussite de chaque jeune. Ces acteurs, qu’ils soient enseignants, ou professeurs principaux, psychologues de l’éducation nationale, personnels de direction ou conseillers principaux d’éducation, peuvent changer la donne en contribuant à une éducation respectueuse de chacun qui permette aux élèves de travailler à leur orientation, de tracer progressivement leur voie, en découvrant le champ des possibles, en se découvrant eux-mêmes dans leurs choix et leurs aptitudes, et en testant ces choix, sans s’exposer à des risques inconsidérés. Ces initiatives éducatives méritent d’être soulignées, mais elles renvoient encore trop souvent à des initiatives individuelles parfois d’ailleurs coordonnées au niveau de l’établissement dans le cadre d’une politique d’orientation qui associe l’ensemble des parties prenantes, avec au premier chef les élèves mais aussi les parents (…) ».
L’obsession élitaire française
Pour aller plus loin dans la recherche de l’origine de cet échec récurrent, lectrices et lecteurs pourront, comme le postfacier, Jérôme Martin, songer à un premier obstacle « celui de la pérennité de la « forme scolaire », mode de socialisation caractérisé par une relation pédagogique entre un maître et ses élèves, des savoirs au sein d’un espace et d’un temps spécifiques, organisés par un système de règles impersonnelles. L’obsession élitaire française, poursuit-il, aggrave l’emprise de la forme scolaire. La centralité et le prestige social des savoirs abstraits sur lesquels repose la sélection élitiste des élèves destinés aux grandes écoles s’articulent mal avec la préoccupation de l’avenir de la masse des autres élèves ».
L’histoire de l’éducation à l’orientation
Entre ces deux textes précieux, Bernard Desclaux s’emploie, après avoir exposé la méthodologie de sa recherche, à présenter, dans une première partie, l’histoire de l’éducation à l’orientation (EAO), histoire courte des années 80 à aujourd’hui enracinée dans une histoire plus longue remontant aux années 20 du siècle dernier, puis, dans une seconde partie, à en comprendre l’échec à partir de facteurs structurels et de résistances systémiques. Comme il l’expose en début d’ouvrage, il s’appuie notamment sur la théorie de la traduction de Callon et Latour qui permet d’analyser tout processus d’innovation à travers quatre moments successifs. L’innovation est ici « l’institutionnalisation manquée » de l’EAO dans l’école française.
On s’intéressera particulièrement au chapitre 11, qui précède la conclusion, dans lequel Bernard Desclaux dessine ce que pourraient être les contours d’un changement d’horizons pour sortir de l’échec récurrent. Il propose pour cela de passer « de la méritocratie au développement de tous », « du capitalisme industriel à la transition écologique », « de l’individualisme au commun ». Ce chapitre est doublement capital : en ce qu’il n’enferme pas celles et ceux qui le lisent dans un pessimisme sans retour, mais aussi et surtout en ce qu’il montre combien la question est, fondamentalement, une question de choix de société, une question politique.
Dans ce même chapitre, on sera très attentif à la comparaison que l’auteur établit entre EAO et les autres « éducations à » inscrites au fil du temps dans les objectifs éducatifs de l’école : l’EAO a cette particularité de n’être le plus souvent pas nommée dans la litanie de celles-ci, omission révélatrice à ses yeux comme aux nôtres. On notera également qu’après y avoir évoqué la forme scolaire, il aborde la question du curriculum : « élaborer un curriculum constitue un processus politique long, impliquant une réflexion sur les missions de l’École et nécessitant des consultations étendues sur plusieurs années. L’écriture d’un curriculum exige une prise de conscience de son caractère systémique, où les éléments qui le composent sont interconnectés ». Voilà de quoi, en effet, expliquer l’échec récurrent de l’EAO, faute d’une approche systémique liant, selon l’auteur, EAO et temporalités spécifiques, modalités pédagogiques particulières peu compatibles avec la forme scolaire établie.
Un appareil critique précieux
L’appareil critique qui accompagne l’ouvrage est précieux pour celles et ceux qui le lisent : l’index des notions, celui des auteurs et des personnes, les personnalités évoquées classées par fonction, complètent la bibliographie et les sigles. On notera ainsi, par exemple, que, si le curriculum y est cité, les savoirs ne figurent pas à l’index des notions. C’est peut-être là qu’on aurait souhaité que l’auteur allât plus loin, en remettant en question, au delà des espaces, des temps et des modalités pédagogiques, les choix mêmes opérés implicitement entre ce qui est enseigné et ce qui ne l’est pas.
Ces choix, en maintenant hors de l’école bien des savoirs et des cultures qui sont partagés par une bonne part des élèves et de leurs familles réputées « éloignées de l’école », instaurent par là même une inégalité de réussite entre celles et ceux qui sont familiers de la culture scolaire et celles et ceux qui ne le sont pas. Or, c’est justement pour celles et ceux-là que l’EAO a été instituée, alors que le système d’enseignement lui-même les met en échec, ce qui pourrait réduire la meilleure des EAO possible à un cautère sur une jambe de bois.
Nous sommes bien confrontés à une question politique fondamentale, et Bernard Desclaux nous aide à y voir plus clair sur l’impossibilité de réussir une innovation telle que l’EAO, quand l’ensemble du système éducatif est conçu et armé pour y résister massivement, quels que soient les efforts déployés par les acteurs des établissements scolaires en faveur d’une orientation progressivement choisie par tous les élèves, quel que soit leur milieu social et culturel.
Jean-Pierre Véran
L’éducation à l’orientation en France
Anatomie d’un échec récurrent
https://www.editions-harmattan.fr/
ISBN978-2-336-62994-0
