« C’est ainsi qu’un directeur peut s’improviser déménageur ». Dans sa chronique mensuelle, Boris Chiron raconte des fragments de son quotidien de directeur d’école. Aujourd’hui, le sujet est le déménagement de son école, l’occasion de rappeler des aspects concrets du métier, d’évoquer des conditions de travail des personnels comme des enjeux de bâti scolaire à l’heure de la transition écologique.
« Fuites d’eau multiples dans les couloirs et les classes, isolation sommaire »
En 2023, on estimait que 60% des 150 millions de mètres carrés constituant le bâti scolaire devaient être rénovés[1]. Une réalité à laquelle mon école n’a pas échappé. A peine nommé directeur en juin dernier, on m’apprend que l’école dans laquelle je prends place est dans un état de désuétude tel qu’il va falloir déménager rapidement pour que celle-ci soit rénovée.
Fuites d’eau multiples dans les couloirs et les classes, isolation sommaire, buée sur les vitres à la moindre goutte de pluie, faux plafonds fragilisés, inondations occasionnelles, sans compter la salle de motricité devenue impraticable car menaçant de s’effondrer. En effet, il est temps de changer d’ère ! On m’apprend même à la veille de la rentrée que des ragondins déambulent régulièrement dans la cour de récréation et qu’un professionnel les traque chaque nuit. Les collègues me lancent ironiquement : “T’es vraiment tombé la bonne année”.
« L’inquiétude de retrouver nos classes inondées »
Le timing est serré, il s’agit d’organiser un déménagement efficace pour les vacances d’automne, tout en croisant les doigts pour que l’état du bâti actuel ne s’aggrave pas d’ici là. Les questions sont multiples, à la fois sur l’état du bâtiment, mais également à propos de la nouveauté des locaux provisoires dans lesquels l’établissement sera installé le temps de la rénovation. Chaque lundi matin suivant un week-end de pluie suscite l’inquiétude de retrouver nos classes inondées.
Enchaînant réunion sur réunion, orchestrer une telle opération n’est pas simple, chaque partenaire ayant ses limites et ses préoccupations, toutes aussi compréhensibles les unes que les autres. La mairie est contrainte par le budget, l’équipe enseignante préoccupée par l’organisation dans l’école provisoire, les parents d’élèves en demande d’information sur les changements que cela engendrera pour leurs enfants. Le but est de tenir toutes les cordes à bout de bras jusqu’à ce que l’orage soit passé.
Un calendrier est alors fixé et toute l’équipe, enseignantes et ATSEM confondues, se met à faire ses cartons sur chaque temps où les élèves ne sont pas en classe. Les élèves sont même mis à contribution, amenant des livres et des jouets de la classe à l’occasion des visites de la nouvelle école. Une grande journée de mobilisation est même organisée quelques jours avant le grand départ, tout le monde est sur le pont un mercredi durant pour fluidifier au mieux le travail des (vrais) déménageurs. C’est donc ça aussi le temps consacré aux “travaux en équipe pédagogique” inscrit dans les obligations de service des enseignants du premier degré.
« Le bâti né des massifications scolaires des années 1960 et 1980 arrivant à expiration »
Alors que les autres écoles partent en vacances, la situation exceptionnelle nous oblige à rester quelques jours de plus aux côtés des déménageurs afin d’aménager ce nouvel espace qui doit être opérationnel dans deux semaines à peine. Finalement tout s’est déroulé sans encombre, reste maintenant à s’acclimater à ce nouvel environnement.
Ce récit fera sûrement écho à la situation de nombreux collègues qui sont passés, passent ou passeront ponctuellement par cette expérience du déménagement, ou exercent au quotidien au sein de locaux vieillissants. Les chanceux travaillent dans des communes qui prennent ce sujet à bras le corps et tentent de donner une nouvelle vie à ces bâtiments. D’autres collectivités, parfois touchées par l’avarice au sujet de l’éducation, mais la plupart du temps victimes d’un budget de plus en plus contraint, préfèrent attendre, au risque de laisser les élèves grandir dans des conditions qui ne permettent pas leur plein épanouissement.
Ces situations sont amenées à se multiplier, le bâti né des massifications scolaires des années 1960 et 1980 arrivant à expiration, et les enjeux de transition écologique ayant fait leur apparition depuis. C’est en ce sens que le Réseau National Bâti Scolaire a été constitué en 2019[2], 40 ans après sa dernière constitution, et que l’objectif de 40 000 écoles rénovées d’ici 2034 a été affiché[3]. La question est maintenant de savoir si ce chiffre va être respecté, à l’heure où les restrictions budgétaires se font de plus en plus nombreuses.
C’est ainsi qu’un directeur peut s’improviser déménageur.
Boris Chiron
[1] Tourret, L., Legras, P., & Ventura, A. (2023, 16 janvier). Bâti scolaire : un enjeu archi éducatif. France Culture. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/etre-et-savoir/faut-il-reconstruire-les-ecoles-6078398
[2] https://batiscolaire.education.gouv.fr
[3] Ministère de la Transition écologique. (2023, 14 septembre). Dossier de presse du 14 septembre 2023 à propos de la rénovation des écoles “guide à destination des élus locaux” https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/Dossier-de-presse-reno-ecoles.pdf
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