Depuis 35 ans, on assiste à une baisse marquée des qualités physiques des enfants et des adolescents ainsi qu’à son retentissement sanitaire. Pour y remédier, l’École est sollicitée. il est notamment prévu qu’à la rentrée 2025 les élèves de sixième soient soumis à des tests pour évaluer ces qualités. Jean-Pierre Garel, agrégé d’EPS retraité, formateur pendant plus de 20 ans au CNEFEI (aujourd’hui INSEI), actuellement chercheur associé au laboratoire Cultures-Éducation-Société (université de Bordeaux), questionne cette initiative à propos des élèves en situation de handicap.
Des tests inadaptés à la diversité des élèves
Puisque la mise en œuvre de ces tests est finalement facultative, ils ne donneront pas une image de la condition physique d’une classe d’âge, d’autant moins que leur standardisation exclura des élèves en situation de handicap. Ils consistent en effet en trois épreuves : une course d’endurance, une course de vitesse et un saut en longueur sans élan. Dès lors qu’il est apparu « indispensable que le test utilisé soit simple, validé et reproductible avec des normes selon l’âge et le sexe », tel que mentionné dans le rapport de la mission interministérielle Sport-Santé « Delandre », remis à Marie Barsacq et Yannick Neuder le 7 avril 2025[1], il paraît logique que celles et ceux qui sortent des normes et ne peuvent donc pas satisfaire aux tests ne soient pas évalués. Le saut en longueur en fauteuil roulant ne va pas de soi, pas plus que le test d’endurance retenu, inaccessible à certains élèves avec des troubles intellectuels ou autistiques. Pourtant, la condition physique, et plus généralement la santé, des élèves en situation de handicap est inquiétante. On constate notamment une prise de poids plus importante que la moyenne, dès l’enfance, et son accélération au cours du temps[2].
Des tests qui questionnent l’identité et le fonctionnement de l’EPS
Faut-il déplorer l’inadéquation de ces tests à la diversité des élèves ? D’une part, les professeur(e)s n’ont pas attendu de directive pour les évaluer ; d’autre part, l’évaluation des qualités physiques ne suffit pas à fonder totalement les contenus et la démarche de leur enseignement. S’y restreindre reviendrait à « changer la focale de l’EPS », pour reprendre les termes de Benoit Hubert, secrétaire général du Snep-FSU. Dans une interview pour franceinfo, il s’inquiète « de ne plus être sur des apprentissages moteurs de culture physique, sportive et artistique, mais davantage s’orienter vers la santé[3]».
Cela ne signifie pas que les enseignant(e)s ne s’occupent pas de la santé des élèves et qu’ils et elles ne procèdent pas à des évaluations, mais elles ne se limitent pas aux qualités physiques. Le dernier numéro de la revue Contrepied, réalisé par le Centre EPS et société et édité par le Snep-FSU, est intitulé Condition physique[4]. Et un numéro antérieur a pour titre L’EPS est santé[5]. On y trouve des articles portant sur des élèves vivant des situations de handicap[6]. Les exemples présentés donnent à voir des démarches didactiques et pédagogiques soucieuses de favoriser des pratiques autant que possible partagées par tous et toutes les élèves tout en étant différenciées si besoin, sans réduire les élèves à besoins particuliers à des espaces, des temps et des contenus d’enseignement spécifiques. Ce qui peut aller de pair avec un créneau horaire supplémentaire pour une séance de soutien qui leur est adaptée. Ce dernier cas de figure illustre l’importance des moyens accordés à la prise en compte des singularités. Dans tous les cas, il s’agit de suivre le fil rouge posé par le philosophe Olivier Reboul : enseigner « ce qui unit et ce qui libère », en l’occurrence ce qui libère des assignations trop souvent liées l’image du « handicapé ».
Une approche médicale du handicap longtemps prégnante et jamais très loin
Évoqué par Benoit Hubert, le risque du retour vers une EPS sanitaire a été documenté et analysé récemment par Didier Delignières[7]. Si, effectivement, l’EPS a été par le passé inféodée à une conception médicale, elle a eu plus de mal encore à s’en distancier concernant les élèves « handicapés », qu’il s’agissait trop souvent, au moins jusqu’aux années 80, de séparer des autres afin de les rééduquer[8]. Des représentations discriminantes ont pesé aussi sur la pratique sportive extrascolaire. Ainsi, la demande de création d’un brevet d’État d’éducateur sportif, présentée par la FFSA (Fédération française sportive du sport adapté) en 1984, a été refusée par un inspecteur de la jeunesse et des sports, par ailleurs médecin, pour cause d’incapacités des personnes et de leur pathologie, avec l’argument que les activités physiques et sportives sont envisageables seulement « quand le malade est entré activement dans la phase de réduction de son handicap. Soigner et rééduquer est un préalable ». Et de conclure : « Le handicap mental relève sans aucune équivoque du ministère de la Santé et de la Solidarité[9] ». Vu les problèmes rencontrés par les enseignants de l’École « ordinaire » devant l’afflux d’élèves en situation de handicap et face auxquels ils sont démunis, il pourrait être tentant de les confier à d’autres supposés mieux armés mais qui inscriraient leur intervention dans une perspective défectologique.
De l’EPS aux 3O minutes d’Activité Physique Quotidienne (APQ) en établissement spécialisé
Si les élèves en situation de handicap peuvent se trouver en EPS dans des conditions peu appropriées dans les établissement de l’Éducation nationale, celles qu’ils rencontrent dans l’enseignement spécialisé sont souvent loin d’être meilleures. Ainsi, dans les établissements et services médico-sociaux (ESMS), relevant du ministère en charge de la santé et des affaires sociales, l’organisation de la scolarité, comme le nombre des enseignants, y est variable d’un établissement à un autre. Pascal Brier, qui a longtemps enseigné l’EPS en institut médico-éducatif, souligne que la structuration de l’enseignement n’y obéit pas aux normes de l’Éducation nationale[10]. Des particularités des ESMS concernant les activités physiques et sportives sont précisées dans un rapport issu d’une mission conjointe de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Inspection générale de l’Éducation, du sport et de la recherche[11] : une majorité d’entre eux ne disposent pas d’éducateurs sportifs au sein de leur équipe ; les enseignants d’EPS sont en très petit nombre ; les APS sont souvent encadrées en interne par des éducateurs spécialisés et des moniteurs-éducateurs ; le financement des activités physiques et sportives, peu identifié dans les cadres de financement de droit commun, est principalement assuré sur fonds propres. À partir de là, la piste majeure d’amélioration suggérée par le rapport tient dans son titre : « Mise en œuvre de 30 minutes d’activités physiques quotidiennes dans les établissements pour enfants en situation de handicap ».
La pertinence des 30 minutes d’APQ, sous conditions
On peut se demander si le programme des trente minutes d’APQ visant à faire « bouger » les élèves mais ne reposant pas sur des contenus d’enseignement et d’apprentissage, ni sur une formation des intervenants, est en mesure de construire les capacités, les compétences et la motivation susceptibles de les conduire à s’engager, en dehors de l’École et par la suite, dans une vie active et sportive. Il est vrai que des pistes pour une mise en œuvre des APQ sont proposées sur le site Eduscol à travers des « kits sportifs ». Mais, particulièrement pour des jeunes porteurs de déficiences ou de maladies invalidantes, pouvant être dénués de confiance en soi et d’une autonomie suffisante, l’incitation à bouger et les ressources actuellement disponibles ont des limites. Certes, évoluer dans un environnement capacitant, si possible avec un encadrement humain attentif et stimulant, peut être bénéfique et s’ajouter au temps d’EPS, mais pas s’y substituer. Dans ces conditions, le programme de « 30 minutes d’APQ » mérite d’être considéré.
Des politiques publiques qui interrogent
Il est dommage que le programme de « 30 minutes d’APQ » n’ait pas pu bénéficier de l’aménagement des cours d’école qui était prévu, mais finalement annulé pour le ministère des Sports et des JOP suite aux 10 milliards d’économies décidés par le Gouvernement. Si la préparation des Jeux n’a pas été affectée, cela n’a pas été le cas des politiques publiques en faveur du sport. C’est ainsi que le dispositif « cours d’écoles actives et sportives », consistant à les doter d’équipements ou de matériels sportifs, est resté lettre morte[12]. Appuyé sur le « guide du design actif », dont le premier principe avancé est « mixité et inclusion », il aurait été bienvenu.
Ce souci d’économies est à mettre en regard avec les 16 millions d’euros dépensés pour une opération de communication auprès des familles des 4 millions d’élèves des écoles élémentaires. Elle comprenait le don à chacun(e) d’un livret et d’une pièce de 2 euros, éléments de l’héritage des Jeux olympiques et paralympiques.
Un dernier exemple de décision défavorable aux jeunes en situation de handicap concerne le sport scolaire. On pourrait croire qu’ils ont droit au Pass’Sport, aide qui permet de bénéficier, sous conditions, d’une déduction de 50 euros au moment de l’inscription à un club affilié à l’une des 117 fédérations sportives éligibles ainsi qu’à une structure de loisirs sportifs marchands signataires d’une charte[13]. Curieusement, en sont exclues l’Usep et l’UNSS, les deux fédérations sportives de l’enseignement public, fortes d’environ 2,5 millions d’adhérents, mais pas l’Ugsel, Fédération sportive éducative de l’enseignement catholique. Les élèves en situation de handicap peuvent toutefois obtenir le Pass’Sport, mais à condition de disposer de l’allocation d’éducation de l’enfant handicapé (AEEH), dont le taux est tel qu’il ne suffit pas d’être reconnu officiellement handicapé pour en bénéficier. Ces exemples montrent que les personnes en situation de handicap, souvent qualifiées de vulnérables, pâtissent de droits défavorables. Il serait bien de considérer également la vulnérabilité de leurs droits[14].
Jean-Pierre Garel
[1] Rapport Delandre : https://sante.gouv.fr/actualites/presse/communiques-de-presse/article/sport-sante-marie-barsacq-et-yannick-neuder-ont-recu-le-rapport-de-la-mission
[2] Cf. la note publiée à ce sujet par la Haute Autorité de la Santé : https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2020-03/note_de_cadrage_obesite.pdf
[3] https://www.francetvinfo.fr/sports/interview-cette-mesure-nous-met-en-colere-et-est-completement-inutile-conteste-le-syndicat-snep-fsu-apres-l-annonce-de-tests-de-forme-physique-au-college_7168281.html
[4] https://epsetsociete.fr/produit/condition-physique/
[5] https://epsetsociete.fr/produit/leps-est-sante/
[6] https://epsetsociete.fr/lattention-a-la-condition-physique-deleves-en-situation-de-handicap/
et https://epsetsociete.fr/enseigner-avec-des-eleves-en-surpoids-ou-obeses/
[7] https://didierdelignieresblog.wordpress.com/2025/04/08/les-tests-devaluation-des-qualites-physiques-en-6eme-leps-face-au-piege-sanitaire/
[8] Garel Jean-Pierre et Seguillon Didier (2024). 1983-2003, L’évolution inclusive de l’Éducation physique et sportive. Dans J.-P. Garel et D. Seguillon. Les élèves à besoins éducatifs particuliers et les autres en EPS : la construction d’un commun, Coédition INSEI/ Éditions EPS, avec la participation de Champ social, pp. 21-44.
[9] Miau Henri (1991). « Le sport adapté : un cadre institutionnel simple pour un champ d’action complexe ». Dans F. Brunet & G. Bui-Xuân. Handicap mental, troubles psychiques et sport, Coédition FFSA-Afraps, pp. 77-88.
[10] Brier Pascal (2019). Une histoire de l’éducation physique dans les instituts médico-éducatifs, 1838-1909. De la gymnastique médicale à l’éducation physique scolaire. Presses Universitaires de Paris-Nanterre et Inshea.
[11] https://www.sports.gouv.fr/sites/default/files/2023-05/mise-en-uvre-de-30-minutes-d-activit-s-physiques-quotidiennes-dans-les-tablissements-pour-enfants-en-situation-de-handicap–6062.pdf
[12] « L’ANS met en coup de rabot sur le financement des cours d’écoles actives et sportives. », Décideurs du sport : https:// patrickbayeux.com/ actualites/ lans- met- en- coup- de- rabot- sur- le-financement- des- cours- decoles- actives- et- sportives/
[13] https://www.pass.sports.gouv.fr/v2/pro/tout-savoir-sur-le-pass-sport
[14] Revillard Anne (2020).Des droits vulnérables. Handicap, action publique et changement social. Presses de Sciences Po.
