De Robert Badinter on connait le célèbre discours à l’Assemblée nationale du 17 septembre 1981 en faveur de l’abolition de la peine de mort dont les mots « Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue » résonnent encore aujourd’hui. On connait moins, en revanche le « Discours pour la dépénalisation de l’homosexualité en France », qu’il prononça trois mois plus tard, le 20 décembre. Adopté malgré l’opposition de la droite par 327 voix contre 155, le texte donnera naissance à la loi Forni, promulguée le 4 août 1982, qui abrogera enfin et définitivement tout délit d’homosexualité en France. Un tournant dans l’histoire des luttes contre les discriminations.
L’histoire d’une « discrimination légale »
C’est ce discours, précédé d’un entretien accordé en janvier 2020 par l’ancien garde des sceaux, alors âgé de 91 ans, à Dominique Thiéry, journaliste et documentariste, qui vient d’être publié par les éditions La Sirène, dans un petit ouvrage intitulé Badinter, pour la liberté d’aimer. Juste occasion de (re)découvrir ce texte qui a marqué une étape essentielle dans l’histoire de la lutte contre les discriminations à l’encontre des homosexuel·les, en mettant fin « à la pesanteur d’une époque de notre histoire », que Badinter lui-même qualifia d’« odieuse ».
Car l’histoire de cette loi s’inscrit dans une histoire étonnamment récente, le délit d’homosexualité ayant été rétabli en 1942 (et confirmé à la libération en 1945) par le gouvernement de Vichy, alors même qu’il avait disparu depuis 1791. Il aura donc fallu 40 ans pour que cette « discrimination légale », qui établissait un délit spécifique lié à l’orientation sexuelle, soit abolie. « Incrimination d’exception dont rien, même pas la tradition historique, ne justifie le maintien dans notre droit pénal », déclare Badinter en introduction de son discours avant d’en faire la démonstration, implacable, redoutable. Un modèle de stratégie argumentative à analyser avec des élèves.
L’évolution des mentalités
S’en suivirent 40 nouvelles années de progrès que Badinter qualifie d’ « immenses ! », ajoutant : « Je considère que, du point de vue des mentalités, c’est le plus étonnant que j’aurais vu dans ma vie ». Elargissement du PACS, puis du mariage et de l’adoption, aux couples homosexuels, pénalisation des insultes homophobes, PMA autorisée aux couples de lesbiennes… Ce n’est pas rien. Malheureusement, « si peut améliorer les lois, il est plus difficile d’éradiquer les préjugés », l’actualité récente en a fait la sinistre démonstration.
C’est toute cette évolution que Badinter, pour la liberté d’aimer évoque dans un passionnant tête-à-tête entre deux générations qui cherchent à s’écouter, à se comprendre. Un dialogue émouvant et plein d’humour dans lequel la voix si singulière de Badinter convoque sa jeunesse, fait entendre ses convictions et ses doutes, son amitié pour Michel Foucault et sa reconnaissance pour Gisèle Halimi, son désamour pour la vie politique et la fatigue d’être haï ; se désespère du manque de solidarité, mais se tourne encore et toujours vers la jeunesse…
« Allez ! » conclut Robert Badinter, en raccompagnant son visiteur. Alors qu’on célébre ce 9 octobre son entrée au Panthéon, prenons ce dernier mot comme une invitation à poursuivre son chemin.
Claire Berest
Badinter, pour la liberté d’aimer, Dominique Thiéry. Editions La Sirène. En librairie le 3 octobre.
