Dans quel contexte avez-vous réalisé ce projet d’écriture longue ?
Le projet a été mené dans une classe de CM1/CM2 à l’école Jean Jaurès en centre ville de Carcassonne : un milieu urbain, 23 enfants, des ULIS, des UPE2A, des dys variés, comme tout le monde. De janvier à mai, nous avons consacré beaucoup de temps pour inventer, construire, rédiger et illustrer un livre de 63 chapitres. Le fruit de longs travaux, assurément ! Car écrire, cela ne se fait pas tout seul : c’est du courage, de la recherche, et puis du travail, du travail, du travail. Un texte, ça se prépare, ça se modifie, ça se peaufine. C’est toute cette rigueur de travail que j’essaye de faire passer à mes élèves. Toutes et tous ont écrit ici au moins un chapitre, chacun et chacune à son niveau. Grands lecteurs ou non, dyslexiques ou non, dysgraphiques ou non, français de langue maternelle ou non, chaque enfant a donné de son mieux pour vous offrir à lire et voyager dans cette aventure dont tu seras l’héroïne ou le héros !
Pour réaliser toutes les illustrations, c’est la même chose : c’est rarement le premier jet qui est conservé, et nous ne sommes pas juste dans le dessin : il faut réfléchir au texte, à ce que l’on veut montrer, reprendre, gommer, refaire encore… Nous avons eu la chance et l’honneur de pouvoir échanger avec Madame Anaïs Vaugelade pour les illustrations, qui nous a donné de fameux conseils et pistes d’améliorations. Qu’elle soit remerciée encore une fois ici ! Un deuxième et immense merci à Mme Sophie Teulier et M. Benjamin Constant, collègues AESH, compléments aussi précieux qu’indispensables, qui œuvrent chaque jour en ma compagnie pour aider chacun et chacune à mieux vivre et réussir à l’école !
Comment le projet a-t-il été lancé ?
Il s’est agi alors de trouver le thème : dans quel univers, quelle époque, quelle ambiance je veux placer l’aventure ? quelle va être ma quête principale ? Un temps de réflexion individuelle au brouillon a été suivi d’un temps de partage collectif pour recueillir toutes les idées, les classer dans un tableau, opérer des regroupements, faire apparaitre une trame. A la fin de ce travail, on pourra avoir l’impression que non, on ne va jamais y arriver, il y a trop de propositions différentes : il faut alors assumer son rôle d’adulte, faire le tri soi-même, en explicitant ses choix et en proposant que les projets non retenus puissent se faire sous la forme de textes personnels.
Pouvez-vous donner quelques exemples de ces échanges ?
« On se retrouve au temps des dinosaures mais notre machine à voyager dans le temps est cassée, on va devoir la réparer. » OK, mais où va-t-on trouver les matériaux ? L’histoire risque de ne pas marcher juste à cause de ce détail.
« On est dans le futur, il y a une guerre avec des robots, on doit sauver l’humanité mais on n’a plus d’oxygène. » Bien pour un texte personnel, avec plusieurs chapitres pourquoi pas. Mais nous allons passer plusieurs semaines sur ce projet ensemble. Trop d’occasions de mourir, trop de guerre.
« Antiquité : les Romains viennent conquérir notre territoire : qu’est-ce qu’on fait ? → guerre ? diplomatie ? commerce ? » Super idée, mais je ne me sens pas de réécrire l’Histoire, et de devoir tout vérifier, de placer des personnages historiques réels, etc. Ça pourrait tout à fait se faire, mais ça devient un projet beaucoup plus long qu’il aurait fallu lancer en début d’année, en lien avec l’Histoire, des sorties adaptées, etc.
« Époque contemporaine, dans plusieurs pays d’Europe, on est responsable d’une entreprise très puissante et très riche, on veut sauver le climat. Est-ce qu’on va y arriver ? Qui va nous aider ? Qui va nous en empêcher ? » Vous êtes sûrs que vous voulez vous lancer dans un roman avec de la géopolitique et de l’espionnage industriel ?…
« On est au Moyen-Age, on se réveille dans une prairie, mais on se souvient de rien du tout : il va falloir retrouver la mémoire et notre vie. » Ça, ça a l’air plus faisable : on pourra décider qui on est (peuple, noblesse ou clergé), et cela nous donnera directement des pistes pour partir à l’aventure.
Bref, vous l’aurez compris, j’ai dû faire des choix, à un moment. On peut aussi choisir en fonction de crières précis : l’univers le plus proposé, l’univers le plus logique, un univers adapté à un projet de classe, notre capacité d’adulte à faire naviguer les élèves dans tel ou tel univers, selon nos propres connaissances (non, on ne sera pas footballeur au Moyen-Age…).
Comment s’élabore l’histoire elle-même ?
Maintenant que nous nous avons l’époque, l’univers et la quête principale, il faut effectivement la matière pour les aventures à vivre dans ce livre ! Chaque enfant jette ses idées sur ce tableau. Puis dans des groupes avec répartition des rôles, on mélange les idées et on remplit un tableau. On passe alors par une phase de recueil collectif des propositions en essayant déjà de faire des regroupements dans les cases, montrer que, tiens, on avance déjà beaucoup, là, oui ? On pourrait faire ce travail de synthèse tout seul, mais j’aime bien le faire avec les enfants : ils voient et participent à la totalité du processus, cela me paraît important. Le plan s’élabore aussi collectivement : « On démarre au chapitre 1, il se passe ceci. On a 2 choix : qu’est-ce qu’on peut faire ? On va vers ci en 2. On va vers ça en 3… » Petit point de vigilance : partir avec 2 choix différents à chaque chapitre risque de vite devenir ingérable ; il faut donc prévoir des recoupements, des impasses (morts), des boucles…
Pour faciliter, des fiches-types sont à disposition. On peut écrire à 1 ou à 2. De préférence au crayon, pour pouvoir gommer, ajouter, refaire. Quand on a fini d’écrire, on relit, on chasse les erreurs ensemble, critère par critère (ponctuations, sons, accords, conjugaisons), on trouve un autre groupe, on refait ensemble la chasse aux erreurs sur nos 2 textes (objectif : échanger, argumenter), on montre à l’adulte (correction rapide et/ou propositions d’améliorations, vocabulaire, descriptions, choix des verbes, etc.). Nous avons la chance d’avoir des ordinateurs : les enfants tapent eux-mêmes leurs textes.
Et le suivi s’opère peu à peu. « – Il reste quoi comme chapitres à écrire ? – Allons voir le plan : il reste le 8, le 12, le 27. – Le 27, c’est quoi ? – Il se passe ci, ça, et ça. A la fin, tu choisis ci ou ça. – Ah oui, c’est bien, ça, je prends. » Ce magnifique dialogue pour dire que, à chaque nouveau chapitre à écrire, les enfants ont quand même besoin que je leur re-raconte ce qui s’y passe : les mots-clés dans les bulles ne leur suffisent pas forcément, et c’est normal. Selon les enfants, je raconte en ajoutant des détails ou non, en les guidant plus ou moins dans ce qu’il faut raconter, en leur faisant aussi choisir et inventer des choses à l’intérieur : du moment que le plan et l’esprit de l’aventure sont respectés, libre à chacun et chacune de se faire plaisir au sein de chaque chapitre !
Enfin on réalise le mélange des numéros des chapitres. Il ne serait pas amusant de passer du chapitre 1 au 2 ou au 3, puis du 3 au 4 ou au 5… Trop linéaire. On a envie de passer du 4 au 53, puis du 53 au 12, et de partir dans tous les sens. Une solution : un tableur à 3 colonnes, en utilisant la fonction aléatoire. Une fois que c’est fait, on copie-colle le tableau de déroulant, et là c’est parti pour une tâche fastidieuse et qui demande une énorme attention : modifier les numéros de chaque chapitre et de chaque renvoi.
Quelques conseils pour des collègues tentés par une telle expérience ?
Ne pas oublier la question du droit d’auteur. Il convient de demander aux parents et aux enfants l’autorisation écrite pour utiliser les travaux (textes et dessins) dans le cadre de ce projet. Si ventes il y a, ce doit être prévu, et l’argent ira bien entendu à la Coopérative Scolaire, pas dans la poche de quelqu’un d’autre !
Au fur et à mesure que les chapitres s’écrivaient au propre, je les rentrais à la fois dans mon tableau du déroulant et dans le fichier texte formaté pour le livre. Pour gagner du temps. Problème : une fois que tout a été écrit, et que nous avons mélangé les numéros de manière aléatoire, j’ai dû tout rechiffrer sur le fichier du livre, ce qui était assez fastidieux. Ce que j’aurais dû faire : attendre que tous les chapitres soient finis et les intégrer dans le désordre après les avoir remaniés.
Il faut se mettre d’accord avant d’écrire sur les descriptions : personnages, lieux, objets. Là, on pouvait avoir plusieurs enfants qui rédigeaient en même temps des chapitres qui impliquaient la sorcière, par exemple. Mais quand le 2ème arrivait avec son chapitre fini, j’ai souvent dû dire : « ah, là, il faudrait que vous voyiez ensemble pour vous mettre d’accord sur comment elle est, cette sorcière, parce que vos descriptions ne sont pas les mêmes… » Pareil pour le cyclope, la cuisinière, et tous les personnages, finalement… Même problème pour les illustrations : nous aurions dû faire des séances spécifiques de dessins préparatoires, de recherches, pour là aussi se mettre d’accord.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
