La revue, expliquent Jacques David et Claire Doquet, tente de « présenter un ensemble de travaux permettant de décrire et d’analyser le fonctionnement de notre orthographe et d’en dépasser les visions dogmatiques », en particulier un conservatisme identitaire et un centrement sur la lecture (et ses habitudes) aux dépens de l’écriture (et de ses possibles).
Face à l’IA
Depuis l’université de Lorraine, Christophe Benzitoun exprime par exemple des recommandations et des inquiétudes. Un « enseignement critique » de l’orthographe amènerait « les apprenants à se poser des questions sur les objets enseignés et ainsi, on peut le supposer, à mieux comprendre la pertinence d’une rationalisation de l’orthographe. » Conserver la complexité et l’absurdité extrêmes de l’orthographe française, c’est possiblement renforcer les inégalités entre celleux qui la maitrisent globalement et celleux qui vont déléguer à l’IA la correction voire la rédaction de leurs textes. « Est-il souhaitable que l’on entérine le fait qu’une partie de la population ne domine pas l’intégralité de l’activité d’écriture et de céder une part de cette compétence à la machine ? Si les défenseurs de l’orthographe actuelle continuent de rester intangibles tout en défendant un égal accès à la maitrise de la langue française, cela pourrait aboutir à une solution technologique pour les uns et pas pour les autres, ce qui est contraire à leur objectif proclamé. »
Face à l’écriture égalitaire
Depuis le canton de Vaud, Florence Épars et Roxane Gagnon témoignent des bouleversements qui se jouent actuellement en Suisse romande : « les tout nouveaux manuels scolaires recommandés intègrent les rectifications orthographiques de 1990 et l’emploi d’un « langage épicène » est de plus en plus valorisé au sein de l’école ». L’évolution, la pluralité, le flottement des normes s’avèrent déstabilisantes, ce qui « requiert la mise en place d’activités de formation qui privilégient la réflexion sur la connaissance et la compréhension du système et du fonctionnement de la langue ».
L’article étonnera peut-être par ses conclusions en retrait des évolutions décrites. Les autrices livrent in fine un positionnement quelque peu timoré : « Étant donné que les questions autour de l’accord de proximité ou du genre neutre engendrent de vifs débats parmi les spécialistes, il nous semble évident que nous ne pouvons les utiliser avec les élèves, à moins d’en faire un sujet de débat ou d’observation de la langue. » Pourquoi la belle « didactique de la contradiction » que l’article appelle de ses vœux ne serait-elle précisément pas la voie pour déclencher de féconds conflits cognitifs jusque dans le travail d’un langage plus inclusif, pour y développer un rapport réflexif à une langue vivante ?
D’autres articles sont à explorer sur les questions de normes orthographiques, d’histoire de l’orthographe, d’usages des « scripteurs peu lettrés de la Grande Guerre » …
Jean-Michel Le Baut
Dans le Café : Le Crime de l’Orthographe Express
