Usual suspects
Les faits sont connus : l’orthographe du français présente des absurdités (incohérences, fausses étymologies, complexité), les conséquences en sont affligeantes (instrument de discrimination sociale, « fléau de l’école » selon Ferdinand Brunot), et pourtant à l’échelle de la nation elle relève du sacré et parait intouchable. Bernard Cerquiglini mène une savoureuse et savante enquête, à la fois policière, historique, linguistique, pour traquer les fautifs de cette impossible réforme, pour démasquer celles et ceux qui ont assassiné une langue vivante. Divulgachons : « aucun suspect n’est innocent, les évidents coupables bénéficient de circonstances atténuantes, les vrais responsables surprennent.» Car il s’avère, comme dans un célèbre roman d’Agatha Christie, que l’affaire est plus complexe que l’on croit …
C’est la faute aux « cuistres » gothiques ? Les praticiens latinisants de la fin du Moyen Age ont certes complexifié la langue à l’excès, mais, explique Bernard Cerquiglini, ils ont aussi valorisé la graphie au moment où se répandait la lecture silencieuse, donc une pratique de la langue plus visuelle qu’auditive, et ont fixé un français écrit par-delà l’éclatement des patois, des parlures, des accents.
C’est la faute à « l’Académie française » ? Contre les innovateurs de l’époque, son Dictionnaire de 1694 entérine des normes pédantes, au nom d’une idéologie élitiste de la distinction : « il faut suiure l’ancienne manière d’escrire qui distingue les gents de lettres et qui ont estudié la langue d’avuec les ignorants et les simples femmes. ». Circonstances atténuantes selon l’auteur : s’y exprime aussi la volonté forte de faire de l’orthographe « une mémoire et un examen de la langue » ; et l’Académie française ne cesse de rectifier certaines absurdités dans ses éditions suivantes.
Conséquence : l’orthographe incarne désormais le patrimoine national et, pour longtemps encore dans nos mentalités, « l’amour de la dictée est le fait du bon élève et du bon républicain ». Mais en réalité, ce mouvement de fond est antérieur à Jules Ferry qui préfère la « rédaction française » à la dictée, et qui demande aux « hussards noirs de la République » de « nous faire des hommes, avant de nous faire des grammairiens. » Et autour des années 1900, la République confie à la Science, en l’occurrence celle, neuve, que déploient les linguistes, le soin de concevoir une réforme ; le ministre de l’Instruction publique Georges Leygues publie un arrêté, non appliqué, qui va jusqu’à accepter l’invariabilité du participe passé employé avec avoir ; toutes les propositions successives avortent face aux conservatismes. Bref, et en 1990 encore lors des prudentes et largement approuvées « Rectifications » rocardiennes, la République échoue face à l’Ecole : « ignorant les directives de leur ministre, les maitres se firent les desservants de la graphie figée en 1835 ».
C’est la faute aux « réformateurs » successifs ? Etonnamment, comme s’il marquait un but contre son camp, Bernard Cerquiglini déplore leurs « impasses théoriques » et « erreurs stratégiques », en particulier leur régulière appétence pour une orthographe phonétique synonyme d’instabilité et d’appauvrissement. Il souligne aussi des dogmatismes et des aveuglements, par exemple envers « l’effet Buben » : « le fait de prononcer des lettres qui ne transcrivent aucun son, notamment de faire entendre les consonnes superflues » comme le font la plupart des gens dans « exact », « adversaire » ou « dompteur ». Enfin, les aménagements fluctuent d’une proposition à l’autre, ce qui rendrait fragile et insécurisante toute réforme : par exemple, on sait que le pluriel en x vient d’une abréviation des scribes du Moyen âge pour noter la finale « us » ; faut-il se contenter de lisser les ridicules exceptions du pluriel des mots en « ou » (chous, bijous, ripous…) ou supprimer partout la finale en x (chevaus, je veus, dangereus…) ?
C’est la faute, anciennement, à « Charlemagne » ? Ou plus exactement peut-être aux origines même de notre langue, gallo-romane, avec de fortes influences germaniques qui ont particularisé sa prononciation et obligé à réinventer sa graphie, avec des usages qui contribuent à sa « monumentalisation ». Au final, « l’étymologisation de l’orthographe française (…) participe de la promotion d’une langue orpheline de latinité » : « aux principes phonographique (qui traduit le son) et sémiographique (qui apporte un sens), l’orthographe française joint un principe iconographique (qui fait du signe une image, tirant parti de ses valeurs historiques ou esthétiques). »
Résolutions
« Tous coupables, comme dans l’Orient-Express. Mais tous innocents, ou du moins fondés à faire valoir leur bonne foi. » Ainsi le détective Bernard Cerquiglini rend-il son verdict. Et de conclure qu’il faut « réformer néanmoins », y compris en « réformant le discours réformateur », afin de « purger cette graphie de ses illogismes en respectant sa logique ». S’il n’était de facture aussi jubilatoire, l’ouvrage pourrait paraitre défaitiste, désespérant, contreproductif : amer ? Retrouvons donc de la combattivité tant il existe en ce sens des signaux positifs, tant la dynamique de réforme reste aujourd’hui forte et vivante.
Précisément, et l’Ecole dans tout ça ? Les instituteurs et institutrices, démontre Bernard Cerquiglini, ont institué le caractère patrimonial et immuable de l’orthographe française : jusqu’ici force de résistance au changement, l’Ecole ne pourrait-elle devenir moteur de si nécessaires réformes, en particulier en faisant évoluer à long terme les mentalités ? Cela suppose déjà qu’administration, enseignant·es, maisons d’édition scolaire se forment et s’astreignent à éditer leurs textes, cours, publications dans l’orthographe rectifiée de 1990, qu’on fasse en 2025 le travail de modernisation des éditions de classiques qui avait réussi en 1835, qu’on réécrive par exemple le projet de programme de français de cycle 4 paru en mai (p. 5 : « maîtrise », « goût », « mûrir »…). Cela implique aussi de changer à l’Ecole le regard sur la langue : de la considérer non comme un objet sacré mais comme un organisme vivant, non comme un territoire d’angoisse mais comme un lieu de plaisir, non comme un outil de sélection mais comme une possibilité partagée de s’approprier le monde. Cela invite enfin à déployer une didactique qui ne se contente pas de transmettre les normes, mais qui favorise aussi une pédagogie critique de la langue, susceptible d’éclairer son histoire, de penser sa diversité, de la mettre en questions et en pratiques. Car, si l’orthographe française incarne à ce point la France, débattre de la langue, c’est bel et bien aussi éduquer à la citoyenneté. De nouveaux manuels, pratiques, historiques et réflexifs, restent sans doute à écrire en ce sens pour nous aider à mettre en œuvre à l’Ecole de féconds chantiers orthographiques.
Jean-Michel Le Baut
Bernard Cerquiglini, À qui la faute ? L’impossible (mais nécessaire) réforme de l’orthographe, Gallimard, Folio Essais, 21/08/2025, EAN : 9782073098771
Sur le site de la maison d’édition
Dans le Café pédagogique : le rapport du CSEN sur l’enseignement de l’orthographe
L’orthographe recommandée de 1990
Le site des Linguistes atterré·es
Une vidéo pour lancer le débat
