Pour quelles raison avez-vous accepté la proposition du producteur de ‘La grande librairie’ ? Quelle relation de lectrice entretenez-vous avec l’œuvre d’Annie Ernaux, et au-delà ?
Lorsqu’on m ‘a proposé de faire un film sur Annie Ernaux, j’ai tout de suite dit ‘oui’ car j’adore Annie Ernaux comme autrice. Ses livres m’ont toujours passionnée. Je l’ai toujours lue dans cet état d’esprit, et avec admiration. Je l’ai rencontrée une fois en 2002 pour un entretien ‘Cinemas croisés’ qu’on peut lire sur mon site (clairesimon.fr.)
Je trouve qu’elle va toujours très loin dans ses livres.
Depuis Récréation en 1992 jusqu’à Apprendre en 2024, vous avez filmé aux différents âges de la vie des jeunes à l’école en posant longuement votre caméra dans un seul lieu ou/et en vous concentrant sur un groupe d’élèves ; cette fois, pourquoi ce tournage dans différents lycées de France y compris en Guyane ?
Je trouve important de montrer la place de la littérature dans cet âge de la vie. Quand on a entre 15 et 18 ans, lire un livre, c’est se plonger dans le point de vue d’une autrice ou d’un auteur, le faire sien ou le rejeter.
Filmer dans les lycées me semblait une manière intéressante de donner la parole aux jeunes filles et aux jeunes gens. Et puis, contacter des professeurs qui enseignent l’œuvre d’Annie Ernaux offrait un moyen facile de rencontrer ces jeunes et d’entendre leurs points de vue.
Ils incarnent l’avenir et le présent, et leurs points de vue s’inscrivent forcément dans la modernité. Comme toute l’œuvre d’Annie Ernaux souligne les questions sociales, j’ai choisi des lycées situés dans différents environnements, en banlieue, en régions ; et il m’est apparu que la Guyane, un département où personne ne va, permettait de donner à la dimension sociale un jour différent.
Quelle méthode de tournage pour favoriser la confiance de toutes et de tous, élèves comme enseignants, la proximité et la mobilité de la caméra…?
Je n’ai pas d’autre méthode de tournage que la compagnie d’un excellent ingénieur du son [Pierre Bompy] et moi-même à la caméra. Je ne prépare pas, je raconte aux élèves de la classe pourquoi je viens les filmer ; je leur dis que leurs points de vue m’intéressent et je leur explique que j’ai envie d’entendre ce qu’ils pensent.
Disons que ma méthode est celle d’une curieuse aimante. J’ai été éblouie par la générosité de ces lycéennes et de ces lycéens et par celle de leurs professeurs ; et j’ai été emballée par la facilité avec laquelle elles et ils parlaient, et exprimaient l’envie de dire leurs avis.
Comment avez-vous conçu le montage, lequel semble s’organiser autour des thèmes majeurs au cœur de l’œuvre d’Annie Ernaux et de leurs résonances communes et appropriations singulières par les lycéennes et lycéens d’aujourd’hui ?
La construction s’est faite en allant d’un livre à l’autre et en sachant que l’ouvrage ‘phare’ étudié dans les lycées est La place. J’ai conçu le tournage en m’attachant au maximum de diversité dans l’approche des titres d’Annie Ernaux. Je rêvais de tous les évoquer ! Ensuite, les choix de montage s’opèrent en fonction de critères (dramaturgie, progression, émotion) communs à l’élaboration de toute œuvre.
Au fil de cette expérience, quelles ont été vos découvertes les plus frappantes ? La puissance de l’écriture d’Annie Ernaux ? Les modes différents d’approche et d’impact des textes auprès des filles et des garçons ? La correspondance saisissante (ici incarnée à l’écran par des lycéennes et lycéens d’aujourdhui) entre la recherche du réel fondatrice du travail littéraire chez Annie Ernaux et la vôtre en tant que cinéaste, d’où le titre Ecrire la vie ?
Ce qui m’a fait plaisir c’est que la plupart des lycéennes s’identifiait à ‘Annie’, comme à une copine. Certains garçons aussi qui disaient découvrir le point de vue d’une femme, le faire sien. Ce qui m’a surprise c’est l’intelligence de ces jeunes et la méthode, tout à fait encourageante, qu’utilisaient leurs professeurs. Les lycéens et lycéennes étaient poussés à réfléchir et à dire leurs impressions en toute liberté. Et ce, bien sûr, loin du regard de l’autrice et du jugement de quiconque. J’ai vraiment eu l’impression que, grâce à leurs professeurs, ils avaient une aisance et une confiance en eux remarquables.
Que les gens trouvent qu’il y a des points communs entre le travail d’Annie Ernaux et le mien m’honore énormément. Peut-être faut-il de si beaux livres tels que les siens pour que le public se rende compte que le cinéma documentaire est de même nature que la littérature qui recherche la vérité en la reconstruisant au cinéma comme des écrivains dans les livres. Le cinéma ne se travaille pas comme l’écriture et je déteste quand les gens parlent d’écriture au cinéma, et que d’autres pensent qu’il faille « écrire les films ».
La plupart du temps, au sujet des arts qui puisent dans le réel, les critiques sont un peu muets car ils sont hypnotisés justement par l’effet de « réel », ils croient à la photocopie… Ils ne voient pas le travail, le point de vue…. C’est une vieille discussion qui a commencé avec Aristote….
A quel moment avez-vous pensé que le film dessinait en mosaïque un portrait de la jeunesse française ? Le pouvoir du texte lu à voix haute et ressaisi par chacune et chacun agissant comme un révélateur ?
Dès que j’ai commencé à tourner, j’ai à l’évidence adoré filmer ces jeunes et je trouvais, en effet, à travers les différences des lieux et la diversité des établissements, des lycéennes et des lycéens pleins d’enthousiasme ! J’ai aimé qu’ils lisent des extraits des livres soit à la demande de leur professeur soit de leur propre initiative…
Le grand avantage du dispositif, c’est qu’il fait entendre du ‘Annie Ernaux’, ce qui n’arrive pas dans un portrait documentaire classique sur une autrice ou un auteur. Ici les lycéennes et les lycéens avaient envie de dire le texte et de formuler leurs sentiments
A rebours des clichés sur les jeunes et des constats alarmants (en particulier sur l’accroissement des inégalités sociales et scolaires, le caractère illusoire de la promesse républicaine d’ascension par le mérite), votre travail met à nouveau en évidence l’Ecole de la République comme porteuse d’émancipation ; qu’en pensez-vous ?
C’est une évidence ! L’Ecole de la République parvient même à faire croire à une élève de Sarcelles qu’il n’y a plus de lutte des classes et que plus personne ne fréquente le privé…
Je ne pense pas que ce film, Ecrire la vie, dise qu’il n’y a plus de différences sociales entre les élèves, ou moins qu’avant. Mais celles et ceux que j’ai filmés sont sensibles à ce que la littérature leur propose comme accès à la pensée ; et cet éveil vient non seulement du côté très contemporain de l’écriture et de l’oeuvre d’Annie Ernaux, mais aussi de la manière dont les professeurs les convoquent à dire et à penser.
Vous avez d’abord fait des études d’anthropologie, appris l’arabe et le berbère ; d’où vient votre désir de cinéma au point de le pratiquer en tant que réalisatrice et d’y consacrer votre vie ? Et de souhaiter le transmettre à de nouvelles générations à travers l’expérience prolongée de l’enseignement à l’université et, un temps, dans une grande école de cinéma, très sélective, la Fémis ?
Quels chemins des jeunes attirés par l’exercice de votre métier pourraient-ils emprunter sans nécessairement passer par les voies prestigieuses de l’excellence ?
En bref, comment définiriez-vous votre métier de cinéaste, dans le documentaire comme dans la fiction ?
Pour ma part, il est difficile de répondre à ces questions. J’ai en effet étudié l’arabe et le berbère à l’école des Langues Orientales à Paris sans approfondissement jusqu’au bout. Pour ce qui est de mon orientation professionnelle, j’ai toujours aimé le cinéma. C’est un art populaire et savant.
Pour celles et ceux qui ne passent pas par les filières classiques de formation, le mieux pour apprendre, c’est de regarder des films et d’en parler avec des amis exigeants.
Par ailleurs, le cinéma documentaire, qui n’est pas le seul que je pratique, a l’énorme avantage de se concrétiser plus vite que la fiction car son financement, moins cher, est plus facile à trouver. Mais le désavantage est manifeste : les spectatrices et les spectateurs, même s’ils aiment, ne voient pas toujours le travail de création ni le talent.
Beaucoup pensent qu’il suffit de poser sa caméra pour en faire.
Le peintre Cézanne aussi posait son chevalet devant la Sainte Victoire, ou de simples pommes.
J’aime faire des films, de fiction ou documentaires, à l’épreuve du réel. Je déteste le côté cinéma qui ‘se regarde faire’, et qui ‘a de bonnes idées’.
Au contraire, lorsque je filme, mes idées laissent place à ce que je ressens face au réel, ce qui n’est pas toujours tendre. Et de là, en découlent des partis-pris.
En réalité, je fais ce que je peux. Si on me faisait davantage confiance, je pourrais très bien et j’aimerais réaliser une comédie ou un thriller, par exemple.
Tous mes films sont assez drôles heureusement car la réalité (et les fictions qui s’en inspirent) est la base du comique.
Propos recueillis par Samra Bonvoisin
