« Il ne faudrait pas s’imaginer que le vote de la loi de « Séparation des Eglises et de l’État » le 9 mai 1905 a mis fin à tout conflit ; en particulier avec l’Eglise catholique, tant s’en faut » écrit l’historien Claude Lelièvre, 120 ans après le vote de la loi.
Il ne faudrait pas s’imaginer que le vote de la loi de « Séparation des Eglises et de l’État » le 9 mai 1905 a mis fin à tout conflit ; en particulier avec l’Eglise catholique, tant s’en faut.
« C’est un devoir rigoureux partout où il existe une école chrétienne d’y envoyer vos enfants »
En septembre 1908, les cardinaux et archevêques de France publient une déclaration solennelle : « vous surveillerez l’école publique, employant d’abord tous les moyens légaux pour la maintenir dans l’observation de ce que, à défaut d’une expression meilleure, nous appellerons neutralité ».
En septembre 1909, les cardinaux, archevêques et évêques de France adressent une lettre pastorale aux parents catholiques sur leurs droits et devoirs relativement à l’Ecole. Elle mérite d’être lue in extenso.
« A côté de l’école libre ou chrétienne, se présente l’école publique ou neutre, dont vous connaissez les origines. Il y a environ trente ans que, par une déplorable erreur ou par un dessein perfide, fut introduit dans nos lois scolaire le principe de la neutralité religieuse : principe faux en lui-même et désastreux dans les conséquences. Qu’est-ce en effet que cette neutralité, sinon l’exclusion systématique de tout enseignement religieux dans l’école, et, par suite, le discrédit sur des vérités, que tous les peuples ont regardé comme la base nécessaire de l’éducation ?
C’est un devoir rigoureux partout où il existe une école chrétienne d’y envoyer vos enfants. Il se présente néanmoins des circonstances où, sans ébranler ce principe fondamental, il est permis d’en tempérer l’application. L’Église tolère qu’on fréquente l’école neutre quand il y a des motifs de la faire.
Mais il faut que rien dans cette école ne puisse porter atteinte à la conscience de l’enfant. A l’heure actuelle, personne ne peut le nier, un grand nombre d’écoles soi-disant neutres, ont perdu ce caractère. Les instituteurs qui les dirigent ne se font pas scrupule d’outrager la foi de leurs élèves et ils commettent cet inqualifiable abus de confiance soit par les livres classiques, soit par l’enseignement oral, soit par mille autres industries que leur impiété suggère »
« Vous avez le devoir et le droit de surveiller l’école publique »
Et les archevêques et évêques de France préconisent une nouvelle forme d’organisation – à savoir les « associations des pères de famille » – en précisant quel est le but : « Vous avez le devoir et le droit de surveiller l’école publique. Il faut que vous connaissiez les maîtres qui la dirigent et l’enseignement qu’ils y donnent. Rien de ce qui est mis entre les mains et sous les yeux de vos enfants ne doit échapper à votre sollicitude : livres, cahiers, images, tout doit être contrôlé par vous […]. Nous interdisons l’usage de certains livres dans les écoles, et nous défendons à tous les fidèles de les posséder, de les lire et de les laisser entre les mains de leurs enfants, quelle que soit l’autorité qui prétend les leur imposer ».
Des manuels d’histoire ou d’instruction civique condamnés
Suit une liste d’une quinzaine de manuels d’histoire ou d’instruction civique condamnés. Parmi eux les livres « Gauthier et Deschamps » (qui étaient pourtant en usage depuis des décennies, y compris dans certaines écoles privées), ou des livres de morale d’Albert Bayet ou de Jules Payot, pourtant connus pour leur esprit de responsabilité, et d’aucune façon des aventuriers ou des boute-feux.
Les travaux que j’ai menés pour ma thèse d’État, dans les Archives et la presse de la Somme, permettent d’avoir une certaine idée de ce qu’il en a été pour les acteurs de terrain, et notamment les enseignants.
Par exemple, la lettre aux inspecteurs primaires de l’inspecteur d’Académie de la Somme publiée dans « Le Mémorial d’Amiens » du 16 octobre 1909 et la lettre-circulaire de l’évêque d’Amiens publiée dans le même quotidien le 9 janvier 1910 permettent d’appréhender combien les instituteurs et institutrices ont été interpellés de façon opposée durant cette période et contraints à se positionner et à s’engager personnellement.
Extraits de la lettre de l’inspecteur d’académie de la Somme publiée dans le quotidien « Le Mémorial » du 16 octobre 1909 :
« Les débuts de l’année scolaire ont été marqués, dans un certain nombre d’écoles de la Somme, par des incidents que devait nous faire prévoir la déclaration de guerre des archevêques et évêques de France adressée récemment à l’Ecole laïque, à ses méthodes et aux livres qu’elle emploie.
Tantôt ce sont des pères de famille qui, isolément ou collectivement, ont enjoint à l’instituteur, sous une forme comminatoire, de n’avoir plus à faire usage, pour son enseignement de tel ouvrage d’histoire. Tantôt ce sont les enfants qui, répétant docilement la leçon qui leur est faite, ont déclaré ne plus vouloir étudier leurs leçons dans tel livre. Dans une commune enfin, c’est le curé lui-même qui, écrivant à l’instituteur, se permet de le prier de ne plus faire apprendre aux enfants l’ouvrage interdit de tel auteur. […]
Les lois et règlements ont nettement marqué les droits et devoirs de l’instituteur et, tant que, dans la limite fixée par ces lois et règlements il exerce ses droits en remplissant ses devoirs, il est assuré de ne courir aucun risque et d’être énergiquement couvert par sa hiérarchie.
Si, parmi les élèves, il en est qui refusent de se servir des livres de la classe, et qui persistent dans cette attitude malgré les observations de l’instituteur, celui-ci doit les considérer comme étant en rebellion ouverte contre son autorité, comme entravant l’exercice des fonctions dont il est chargé, et demander à l’inspecteur d’Académie par votre intermédiaire leur exclusion définitive »
Extraits de la lettre-circulaire de l’évêque d’Amiens paru dans le quotidien « Le Mémorial » du 8 janvier 1910. Cette lettre reprend la substance de la déclaration solennelle des archevêques et évêques de France, avec la liste nominative de la quinzaine de manuels condamnés.
« Vous ne manquerez pas de faire remarquer que, en dehors des livres condamnés, le choix des auteurs reste largement ouvert aux maîtres et que leur refus ne s’explique que par une obstination de parti pris irréligieux. […]. Tels sont les devoirs des parents, et c’est au confesseur qu’il appartient de juger les cas particuliers qui leur sont soumis […] C’est pour appuyer les parents dans la revendication de leurs droits que des Associations de pères de famille se sont formées ces derniers temps. Je ne saurais oublier les services précieux que ces Associations ont déjà rendus et je ne puis que féliciter les pères de famille dont le courage s’est montré à la hauteur de leurs convictions »
Le quotidien radical-socialiste « Le Progrès de la Somme » s’engage plus que jamais dans le combat laïque en menant campagne le 13 juillet 1910 pour que les instituteurs de la Somme suivent l’exemple des « instituteurs et institutrices de l’Amicale meusienne et s’engagent à choisir autant que possible leurs livres scolaires dans la liste des ouvrages mis à l’index par les évêques »
Les prises à partie au cours de cette période, localement et nommément déterminées, ont été nombreuses comme on le voit aussi dans les journaux locaux. Par exemple, pour le seul mois de novembre 1909 : à Raincheval le 5, Framerville le 8, Poix le 17, Bergicourt le 18, Cléry le 29.
C’est pourquoi on peut s’interroger sur le contraste entre le degré d’implication personnelle (qu’elle soit volontaire ou plus ou moins forcée) des enseignants et l’extrême lenteur des ripostes gouvernementales ou législatives.
Des projets de défense de l’école laïque
De 1908 à 1913, de nombreux projets de « défense laïque » se sont succédé, mais sans aller jusqu’au bout. Ce n’est finalement qu’en janvier 1914, que la Chambre des députés vote une série de dispositions afin, est-il dit, d’« assurer la défense de l’école laïque ».
Dès le 25 juin 1908, le ministre de l’Instruction publique Gaston Doumergue dépose un projet de loi par lequel serait déféré au juge de paix toute personne qui aurait empêché un enfant inscrit dans une école publique d’y recevoir tout ou partie des matières obligatoires ou de faire usage en classe des livres inscrits sur la liste départementale. Ce projet est renvoyé à la commission de l’enseignement. Son rapporteur dépose un rapport très documenté en janvier 1909. La discussion commence à la fin de la législature et elle est interrompue par la clôture de la session.
Au début de la nouvelle législature datant de mai 1910, une nouvelle commission de l’enseignement se met d’accord sur un texte connu sous le nom de l’amendement Bouffandeau. Ce texte permettait à la commission cantonale de sanctionner ceux qui, en agissant directement et spécialement par des dons, promesses ou menaces auraient empêché des enfants de participer aux exercices réglementaires de l’école et de se servir des livres dont l’usage était régulièrement autorisé
Le 8 juin 1910, Aristide Briand promit de « présenter les dispositions législatives indispensables pour sauvegarder l’école laïque »
Le 8 novembre 1910, le même Aristide Briand devenu chef d’un second gouvernement affirma sa volonté de demander des lois « pour garantir l’école contre les entreprises qui la menacent »
Trois cents députés demandèrent que le texte Bouffandeau fut incorporé dans la loi de finances de 1911. Le gouvernement acquiesça à ce souhait. Mais le 15 avril 1911 les députés se séparèrent sans avoir discuté l’amendement et promirent que l’amendement Bouffandeau viendrait en bonne place de l’ordre du jour pour la rentrée
Le 5 juin 1912, Théodore Steeg, ministre de l’Instruction publique, dépose un projet de loi qui se limitait à correctionnaliser les délits que les défenseurs de l’école laïque voulaient atteindre. La commission de l’enseignement fut chargée d’étudier ce nouveau projet qui avorta.
Le 27 février 1912, Gabriel Guist’hau, ministre de l’Instruction publique, dépose un nouveau projet sur le Bureau de la Chambre des députés. Il était prévu que « quiconque par violence, menaces ou abus d’autorité aurait déterminé toute personne ayant charge d’un enfant à retirer cet enfant d’une école primaire publique ou à l’empêcher de participer aux exercices qui y sont réglementairement imposés sera puni des peines prévues aux articles 4,7, 9 et suivants du Code pénal ». Le projet ne passa jamais au vote.
Le 16 mars 1912, Raymond Poincaré finit sa déclaration par l’affirmation réitérée qu’ « avec tous les républicains, nous sommes décidés à défendre l’école laïque contre les attaques systématiques dont elle est l’objet ».
Un vote en 1914
Finalement il faut attendre fin janvier 1914 pour qu’une série de mesures soient dûment et largement votées à la Chambre des députés par 424 voix contre 131.
« Les parents qui empêcheront leurs enfants de participer aux exercices réglementaires de l’école, ou de se servir des livres qui y sont régulièrement mis en usage, seront frappés de la même peine d’amende que dans le cas de non-fréquentation (de deux francs à quinze francs-or).
D’autre part quiconque, exerçant sur les parents une pression matérielle ou morale, les aura déterminés à retirer leur enfant de l’école ou à empêcher celui-ci de participer aux exercices réglementaires de l’école, sera puni d’un emprisonnement de six jours à un mois et d’une amende de seize francs à deux cents francs-or.
Enfin quiconque aura entravé ou tenté d’entraver le fonctionnement régulier d’une école primaire publique, notamment en organisant la désertion de cette école, sera frappé des mêmes peines ; lesquelles seront sensiblement aggravées s’il y a eu violence, injures oui menaces »
Six mois plus tard, c’est la guerre de « 14 » et « l’Union sacrée ». Et cette deuxième guerre scolaire des manuels est enterrée dans les tranchées.
Mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a fallu longtemps pour que les pouvoirs publics au plus haut niveau se décident vraiment. Toute ressemblance avec par exemple la période actuelle serait bien sûr purement fortuite.
Claude Lelièvre
