Pourtant, au fur et à mesure d’une expérience sensorielle, engageant autant son corps que son esprit, au contact de la matérialité du paysage, à travers l’étrangeté et le merveilleux des contes entendus à la veillée et dans la proximité physique avec les hommes, l’héroïne sent ‘grandir en elle un vertige sensuel. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard’.
Script à haut risque pour huis clos alpin
Nous voilà déjà sans repères pour approcher le mystère.
Louise Hémon, – formée au cinéma, forte d’une maîtrise notable du documentaire, de la mise en scène de théâtre et de la création vidéo sur l’art – , réalise ici un rêve enfoui depuis l’adolescence.
Un rêve généré par des récits et des expériences familiales sur plusieurs générations. Des histoires documentées autour de l’instruction publique et de la haute montagne, nourrissant le script coécrit avec Anaïs Tellenne.
La réalisatrice de L’Engloutie ne s’en tient pas là et construit une fiction hybride fondée sur des mémoires singulières et des traces ancestrales conjuguées à l’introduction d’une figure féminine, incarnation de l’esprit cartésien.
De la lumière blanche du jour au noir profond des nuits avec, pour seuls éclairages, les feux de bois, les lueurs de bougies ou le reflet de la lune sur la terre neigeuse, dans ce hameau encaissé, déserté alors par les femmes parties travailler comme domestiques dans la vallée pendant la saison hivernale, les habitants – et Aimée pour la première fois -, font face à la puissance et à la verticalité de la haute montagne. A la neige qui ralentit la marche et recouvre parfois tout sur son passage déferlant. Au vent glacial qui fouette le visage et à son souffle qui brouille la vue.
Autant de défis que Louise Hémon relève pendant le tournage, lequel associe comédiens expérimentés (jeunes talents comme Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher, en particulier) et acteurs non professionnels, enfants, animaux … ; un tournage qui prévoit certains dialogues en patois.
Mise en scène du point de vue d’Aimée : principe d’incertitude
A son arrivée dans la maison basse et sombre à l’écart en surplomb du hameau, Aimée range une représentation de Marianne, des livres et un traité d’anatomie. Plus tard, en faisant la classe à quelques élèves, récalcitrants, qui découvrent l’alphabet, elle tente d’expliquer la nécessité pour une bonne santé de se laver les cheveux ; un souci d’hygiène qui fait long feu auprès d’une vieille femme du hameau.
Observée avec curiosité et réticence, Aimée se protège par l’attachement à sa fonction.
Puis, dans ce petit monde essentiellement masculin à la parole rare, en arpentant le territoire réduit qui l’entoure, sa grotte d’où s’échappent les soupirs d’une étreinte de deux garçons (qu’elle devine, que nous ne voyons pas mais que nous entendons), son rocher perché où s’allonger, jouir des rares rayons du soleil et s’abandonner les yeux fermés et les bras écartés aux cotés d’un autre, Aimée vacille, s’éveille au désir, découvre sa sexualité et toute une pléiade de sensations, d’émotions, intensifiées par la puissance des éléments naturels, éprouvée dans sa chair même.
Une forme de liberté immense et pleine de dangers.
Part secrète d’une fiction arrachée à la nuit
Le travail sur la lumière, grâce à la complicité de la directrice de la photographie, Marine Atlan, respecte la lumière naturelle, celle dont disposaient alors les villageois ; et découpe ainsi les visages et les corps, si fragiles face à la masse imposante de la montagne et aux risques d’avalanches, accentuées par le choix du format 4/3 et de larges plans fixes. Des visages et des corps si intenses lors des veillées autour de l’âtre ou d’autres soirées en intérieur nous les laissant entrevoir, sculptés en partie par l’éclairage. Par fragments abrupts ou flashs éblouissants (Carole Borne au montage).
L’alternance entre la blancheur aveuglante des jours et les clairs-obscurs aux infinies déclinaisons modulent aussi la montée du mystère quant au ‘vertige’ qui s’installe chez Aimée.
Que sont devenus, Enoch et Pépin, ses amants disparus ? Et Aimée, dans son basculement progressif vers des rites et des mythes liés au surnaturel, au point de faire partie, pour le meilleur et pour le pire, d’un des contes narrés le soir à la veillée par les villageois, s’est-elle perdue ? Ou, fuyant des forces hostiles, est-elle en train de se fondre dans le paysage ?
La réalisatrice évoque ‘le réalisme magique’ de L’Engloutie mais ne comptons pas sur elle pour nous éclairer davantage. Faisons confiance à notre sensibilité et à notre imagination, goûtons le plaisir d’une pensée fertile, comme cette fiction remarquable, et célébrée par le Prix Jean Vigo et le Prix André Bazin entre autres, nous y incite.
Songeons à nouveau aux premiers plans, bientôt soutenus par l’intrigante musique originale d’Emile Sornin, une partition dramatique aux accents métalliques. Du fond de notre champ de vision, au coeur des ténèbres, des torches éclairantes apparaissent et des silhouettes indistinctes s’avancent dans un cadre arboré à peine perceptible. Puis le noir se fait. Prélude à l’installation d’Aimée. Le matin. En pleine lumière.
A nous d’explorer les lignes de fuite et les zones d’ombre de L’Engloutie. Louise Hémon nous offre une fiction de résistance à l’uniformisation du monde, une œuvre rare à la poésie énigmatique.
Samra Bonvoisin
L’Engloutie, film de Louise Hémon-en salle le 24 décembre 2025 ; Sélection Quinzaine des cinéastes, Festival de Cannes 2025 ; Prix du Jury, Biarritz Film Festival ; Prix Jean Vigo ; Prix André Bazin
Deux autres films récents à connotation historique, dans un contexte montagnard, autour du désir et de la sexualité féminine, réalisés par de jeunes femmes cinéastes :
* Foudre de Carmen Jacquier (Le Café pédagogique 22 mai 2024)
https://www.cafepedagogique.net/2024/05/22/le-film-de-la-semaine-foudre-de-carmen-jaquier/
* Vermiglio ou la mariée des montagnes de Mauras Delpero (Le Café pédagogique 19 mars 2025)
Le film de la semaine : « Vermiglio ou la mariée des montagnes » de Maura Delpero
