« C’est très mal vu aujourd’hui, mais je crois beaucoup à l’apprentissage par cœur » a asséné le 4 décembre dernier sur ‘’Figaro TV’’ Franck Ferrand, l’animateur des Grands dossiers de l’histoire sur Radio classique.
« Montaigne dit qu’il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine ; je pense qu’elle ne peut être bien faite que si elle est bien pleine » n’a-t-il pas hésité à dire. « Et si elle est bien faite, c’est qu’elle a été remplie » a poursuivi l’animatrice de l’émission Guyonne de Montjou. « Exactement, je le crois absolument » a conclu Franck Ferrand sans autre forme de procès.
« Savoir par cœur n’est pas savoir »
Il aurait dû relire (ou lire) le passage des Essais où Montaigne développe et justifie sa position : « Je voudrais qu’on fût soigneux de choisir [à l’enfant] un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement [l’intelligence] que la science, et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge, ce n’est que redire ce qu’on nous a dit […] Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s’il l’a encore [dès lors] bien pris [assimilé] et bien fait sien. C’est témoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avalée : l’estomac n’a pas fait son opération, s’il n’a fait changer la façon et la forme à ce qu’on lui avait donné à digérer […] Savoir par coeur n’est pas savoir. Ce qu’on sait droitement, on en dispose sans regarder au patron, sans tourner ses yeux vers son livre. » (Montaigne, Les Essais, éd. J. Céard, I, 25, « De l’institution des enfants », p. 230-231).
Dans la même émission du « FigaroTV », Franck Ferrand s’est aussi aventuré à soutenir qu’« il y a cent ans on avait une culture qui nous permettait de rêver, de voyager dans l’Histoire » tout en regrettant que « cela disparaisse aujourd’hui : si on est obligé d’aller sur Internet pour chercher des faits historiques, on perd la substance qui nous permet de rêver ».
« L’histoire ne s’apprend pas par cœur, mais par le cœur »
Il y a cent ans, la quasi-totalité des Français n’avaient eu pour vecteurs de leurs approches de l’Histoire que les héritiers des manuels d’histoire conçus et imaginés par Ernest Lavisse pour les écoles communales (pas plus de 5 % des petits Français accédaient alors à l’enseignement secondaire). L’historien Ernest Lavisse a en effet été l’auteur dès les années 1880 d’une série de manuels d’histoire de France (les « petits Lavisse ») destinés aux différentes classes de l’enseignement primaire qui vont devenir des best-sellers et le modèle de la plupart des manuels d’histoire qui vont suivre. Il n’a pas hésité à formuler très explicitement ce qui était en jeu et la façon d’y parvenir
Il ne saurait être question d’enseigner l’histoire, dit-il « avec le calme qui sied à l’enseignement de la règle des participes ; il s’agit ici de la chair de notre chair et du sang de notre sang […] ; l’histoire ne s’apprend pas par cœur, mais par le cœur » (article « Histoire », in Dictionnaire pédagogique, dirigé par Ferdinand Buisson, 1887)
« Faisons-leur aimer nos ancêtres les Gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Jeanne d’Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes […]. Les devoirs, il sera d’autant plus aisé de les faire comprendre que l’imagination des élèves, charmée par des peintures et des récits, rendra leur raison enfantine plus attentive ».
Il ne s’agissait pas de faire fond avant tout sur la mémoire (et encore moins le « par cœur », bien au contraire) mais sur l’imagination voire l’imaginaire. Le « par cœur » loin d’être conçu comme nécessaire pour « faire rêver » (comme « il y a cent ans », dixit Franck Ferrand) a été envisagé alors au contraire comme un obstacle : « l’histoire ne s’apprend pas par cœur mais par le cœur », dixit Lavisse).
Claude Lelièvre
