Isabelle :
Moi, en tous les cas c’est comme ça que je fonctionne, tant que je peux, je centralise. Pas par plaisir, ni par goût du pouvoir hein ! Je centralise parce que sinon, on ne s’en sort pas, y’a trop de choses à faire. Quand j’ai pris la direction, j’avais très envie de fonctionner en équipe, de tout décider ensemble, d’ouvrir chaque sujet à la discussion. C’était même une conviction au départ. Mais très vite, je me suis rendu compte que certaines décisions traînaient, que les discussions s’enlisaient, que les choses restaient en suspens. Et surtout, que personne ne se sentait vraiment responsable au final. Centraliser, pour moi, c’est d’abord clarifier.
Au final, il y a quelqu’un qui tranche
Les collègues savent que certaines choses passent par moi : l’organisation des réunions, les relations avec la mairie, les réponses aux parents compliqués, la gestion des gros conflits. Ça ne veut pas dire que je décide seule dans mon coin, ni que je n’écoute pas ce que les autres ont à dire. Mais au final, il y a quelqu’un qui tranche. Et honnêtement, je crois que ça rassure.
On sait à qui s’adresser, on sait qui est responsable. Et puis ça soulage les collègues qui eux aussi ont de plus en plus de choses à faire. Je le vois bien, quand on arrive en conseil des maîtres et que j’ai tout préparé c’est quand même un soulagement pour eux hein. Et puis j’ai du temps pour ça qu’eux n’ont pas.
Assumer la responsabilité plutôt que la diluer
Après, y a aussi la question de la responsabilité institutionnelle hein. Quand ça coince, quand un parent est mécontent, quand la mairie demande des comptes, c’est vers moi qu’on se tourne. Toujours. C’est mon nom qui apparaît, c’est moi qui suis convoquée, c’est à moi qu’on téléphone. Donc je préfère assumer clairement ce rôle-là plutôt que de faire comme si tout était collectif alors que, dans les faits, ça ne l’est pas complètement. Dire que tout est décidé ensemble, ça peut aussi être une manière de diluer les responsabilités et de se protéger collectivement, mais ça a ses limites. Et moi je préfère assumer la responsabilité plutôt que de la diluer. C’est pour ça que là on me voit dans cette posture dans ce conseil.
Après, bien sûr, je consulte. J’écoute beaucoup, je discute en conseil des maîtres, je prends en compte les avis. Mais je ne peux pas laisser toutes les décisions en suspens. Les contraintes institutionnelles sont fortes, les injonctions nombreuses, et le temps manque. À un moment donné, il faut décider, même si ce n’est pas consensuel à cent pour cent.
Laurent :
Moi, c’est justement ce que je voulais éviter en devenant directeur : être celui qui décide de tout. J’ai travaillé dans une école où la direction était très verticale, et ça générait beaucoup de tensions. Il y avait des non-dits, des frustrations, parfois même de la défiance. Les collègues avaient le sentiment de subir des décisions plutôt que d’y participer. Ça m’a marqué durablement. C’est pour ça que je m’interroge même sur ta place dans le conseil des maîtres, assise face aux autres collègues et maîtrisant l’ensemble de l’ordre du jour. Je ne sais pas, moi c’est pas comme ça.
Je ne voulais pas devenir celui qui décide de tout
Depuis que je suis directeur, j’essaie au maximum de faire confiance à l’équipe. Quand une décision concerne la pédagogie, l’organisation des projets, les règles de vie de l’école, je trouve normal que ce soit entièrement élaboré collectivement. Ça prend plus de temps, c’est vrai. On débat, on hésite, on n’est pas toujours d’accord. Mais au final, les décisions sont mieux acceptées, parce que chacun s’y reconnaît un peu.
Et puis je ne voulais pas devenir celui qui décide de tout et jamais je n’ai cette maîtrise du temps et de l’espace que tu as. Moi je viens en conseil des maîtres sans que rien ne soit vraiment préparé. Je pose les sujets ouverts et on décide ensemble comment on les aborde. Même parfois on décide de ne pas les aborder aussi.
Permettre à l’équipe de fonctionner
Et du coup ça évite que je me retrouve seul à porter les choix. Quand une décision est collective, elle est aussi portée collectivement. S’il faut ajuster, corriger, revenir dessus, on le fait ensemble. Je trouve que ça change beaucoup de choses dans le climat de travail et dans la manière dont les collègues s’engagent. Je ne dis pas que je ne décide jamais rien ou que je ne tranche pas non plus mais c’est vraiment très exceptionnel.
Évidemment, il y a des situations d’urgence, ou des obligations institutionnelles qui ne laissent pas le choix. Mais je fais attention à ne pas prendre trop de place et c’est pour ça que je ne me place pas en bout de table comme toi car ça donne direct un message. Ça dit que c’est toi qui vas décider. Or pour moi, le rôle du directeur, c’est en quelque sorte de permettre à l’équipe de fonctionner, de créer les conditions pour que le collectif puisse travailler. Être directeur, ce n’est pas être le chef, c’est tenir le cadre pour que les autres puissent exercer leur métier.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière deux manières de tenir la fonction de direction, entre centralisation des décisions et coordination du collectif. Gageons que cette fonction est faite de ces deux manières de se positionner mais que selon celle qui prend le dessus, la posture n’est pas la même. Cela concerne également la place que va occuper le ou la directeur·ice autour de la table lors d’un conseil des maîtres. Selon comment le sujet se positionne, cela envoie un message différent à l’équipe. Si Laurent et Isabelle se disputent à ce sujet, c’est parce que ces arbitrages, rarement formalisés, constituent le cœur invisible du métier de directeur·rice d’école, et participent à la construction de son identité professionnelle.
Frédéric Grimaud
