L’enseignement de l’histoire, une vieille obsession
D’après Marine le Pen, dans son ouvrage Pour que vive la France publié en 2012, « les élites cherchent à nous désapprendre l’Histoire de France[1] ». En posant cette affirmation, l’élue renoue avec une vieille obsession de l’extrême droite, celle de l’enseignement de l’histoire. Trois disciplines cristallisent en effet l’intérêt du Front national depuis sa création en 1972 : la langue française, l’éducation civique et l’histoire[2]. Il faut dire que la discipline historique est conçue, depuis le XIXe siècle, comme un incomparable instrument d’adhésion à la communauté nationale. La triple candidate à la présidentielle se proclame donc la protectrice de cette discipline. Ainsi, elle déplore la suppression, par Nicolas Sarkozy, de l’histoire parmi les matières obligatoires en Terminale S et critique les mesures prises concernant les programmes : « Nicolas Sarkozy avait fait disparaître Charles Martel, Henri IV, Louis XIV et Napoléon, voilà que François Hollande retire le général de Gaulle. […] Je rendrai donc aux Français […] leur histoire glorieuse[3]. » Au milieu de ces affirmations fallacieuses – ni Napoléon, ni le général de Gaulle n’ont été retirés des programmes – Marine le Pen décrit son idéal : renouer avec le roman national en présentant aux élèves une vision idéalisée du passé de leur pays[4].
Les critiques de l’extrême-droite envers les programmes actuels
Cet idéal amène Marine le Pen à prononcer de nombreuses critiques contre un enseignement qu’elle qualifie d’« édulcoré ou travesti[5] », conçu par des « spécialistes de l’auto-flagellation et de la repentance[6] ». Elle s’en prend notamment à ce qu’elle appelle une « diabolisation de la Nation ancrée dans [le] cerveau [des élèves] depuis l’enfance[7] » et dénonce « la culpabilisation du peuple français[8] » qui, depuis plusieurs décennies, « vit son identité malmenée, et son pays traîné parfois dans la boue. On lui expliqua que la France avait mis en esclavage des peuples entiers, que ceux qu’ils prenaient pour des héros nationaux, comme Napoléon, n’étaient en réalité que des tyrans sanguinaires, et que lui, le ‘‘souchien’’, portait sur ses seules épaules le poids de la colonisation. La France de la Seconde Guerre mondiale fut quasiment réduite à Vichy, oubliant les Justes et l’héroïque Résistance[9]. »
Est-il besoin de rappeler que le programme de quatrième, qui concentre la traite atlantique et la colonisation, ne comporte aucun contenu moral visant à culpabiliser l’élève « souchien » mais encourage à une présentation documentée de ces thématiques ? Quant au chapitre sur la Révolution, les élèves sont souvent invités à réfléchir avec nuance au Premier Empire autour de la question : « Napoléon, héritier ou fossoyeur de la Révolution ? ». Il ne s’agit ni d’en faire un « héros national », comme le souhaiterait Marine le Pen, ni de le présenter comme un « tyran sanguinaire », mais bien d’amener la classe à réfléchir de manière problématisée à son inscription dans l’héritage révolutionnaire. Quant à la Seconde Guerre mondiale, traitée en troisième et en terminale, la question de la collaboration de l’État français avec l’Allemagne nazie n’y a jamais effacé les longs développements sur la résistance. Tout l’intérêt du chapitre est de montrer l’ambivalence de la société française des années 1940, sa complexité, est non de fournir un prêt-à-penser idéologique et une approche monolithique de l’histoire.
Si Marine le Pen critique les programmes d’histoire (sans les avoir lus), elle n’atteint pas le niveau de révisionnisme d’un Éric Zemmour, dont les innombrables falsifications ont poussé un collectif d’historien-nes à démentir ses affirmations une par une dans un livre publié en 2022 sous le titre Zemmour contre l’histoire[10]. Ses obsessions sont les mêmes que celles de l’élue du RN : la Seconde Guerre mondiale (Pétain aurait protégé les Juifs français et préparé la revanche contre l’Allemagne nazie) ; la « bénédiction[11] » qu’aurait été la colonisation (l’usage systématique de la torture en Algérie était légitime, Maurice Audin a mérité son assassinat par l’armée française, le massacre des Algériens jetés dans la Seine en 1961 était le fruit de leur décision de manifester malgré l’interdiction) ; la Révolution française (qui aurait planifié un génocide en Vendée et serait le fruit d’un complot des hommes des Lumières).
Le chapitre de cinquième sur les origines de l’islam (qui fait suite aux chapitres de sixième sur le christianisme et le judaïsme) s’attire également les foudres des personnalités proches de l’extrême droite, comme l’essayiste Jean-Paul Brighelli, qui prévoit que les petits Français « ne sauront désormais plus rien, à part la date de l’Hégire[12] ». Les critiques visent en fait tout enseignement s’éloignant de qui est considéré comme étant la culture française, et notamment les chapitres proposant une approche transnationale invitant les élèves à découvrir d’autres parties du monde et à décentrer leur regard.
Le programme d’histoire idéal de l’extrême droite
Point commun à tous les penseurs d’extrême droite : il faut enseigner l’histoire glorieuse de la France, une histoire empreinte de nostalgie pour un pays jadis conquérant, fier et indépendant alors qu’il serait désormais en voie de dissolution. Cette conception de l’histoire scolaire va de pair avec une personnification et une essentialisation de la France. D’après Marine le Pen, « la France chancelle, tombe, mais toujours se relève et reprend sa grandeur. […] C’est bien la France éternelle qui inspire mon action.[13] » Cette « France éternelle » entretient le mythe d’une société « ethniquement stable », qui n’aurait pas été le produit de migrations et qui serait restée imperméable aux divers apports culturels venus de ses frontières.
Dans ce mythe national, la France est, aux yeux de Marine le Pen, éternellement chrétienne, et aspire à le rester : « la France, ce sont aussi les clochers et les cathédrales par héritage, et […] l’irruption soudaine dans notre paysage de signes prosélytes tels que les mosquées cathédrales ou les minarets ne sont pas nécessairement souhaitables[14]. » Un autre invariant de l’histoire de la France serait celui de son attachement à un pouvoir exécutif fort. Marine le Pen légitime ainsi le projet politique du RN en se réclamant de l’héritage de Philippe le Bel, Henri IV, Louis XIV, Napoléon et de Gaulle, autant de « grands bâtisseurs de l’État[15] ». L’empereur Napoléon III, auteur du coup d’État qui liquide en 1851 la Deuxième République, bénéficie également des largesses du RN. Ainsi le député Jean-Philippe Tanguy réclame-t-il, en janvier 2023, le rapatriement en France des restes de la famille impériale, considérant qu’il faut « ramener les cendres d’un homme, d’une femme et de leur enfant qui ont servi la France et les Français[16] ».
Ce roman national qui idéalise des grands hommes, « tous aussi visionnaires que patriotes[17] », laisse de côté de nombreuses avancées de la recherche historique qui ont progressivement imprégné les programmes scolaires, comme l’histoire des femmes et du genre ou les subaltern studies – qui proposent une histoire par en bas, attentive aux classes dominées et aux minorités.
Les méthodes d’enseignement de l’histoire préconisées par l’extrême droite
Les méthodes didactiques recommandées par cette famille politique sont en contradiction avec celles actuellement en place. Ainsi, le Collectif Racine, initialement proche du Rassemblement national, désormais rallié à Debout la France, réclame d’« instaurer le cours magistral à tous les niveaux, dans toutes les disciplines […] car il représente la forme correspondant à l’autorité du maître[18] ». Nulle part n’apparaît l’idée que l’élève puisse être actif dans ses savoirs, qu’il puisse être mis en présence des documents historiques qui fondent l’étude du passé, être amené à les analyser, les comparer, les critiquer, poser la question de leur fiabilité. Nulle part, il n’est question de mettre les élèves en situation de participer à des échanges argumentés, de mettre en perspective leur point de vue par rapport à celui des autres. En somme, nulle part il n’est question de participer au développement de leur esprit critique.
Là n’est pas l’objectif de l’extrême droite, qui préfère une histoire strictement chronologique, strictement nationale, en laissant « toute sa place au roman national présenté sous forme de récits, lesquels forment la mémoire, forgent le sentiment d’une appartenance à la nation, et sont porteurs de valeurs propres à orienter la conduite[19] ». Cohérent avec les propositions du Collectif Racine, Roger Chudeau règle la question didactique en demandant d’imposer l’affichage, dans chaque classe, d’une frise chronologique retraçant « le récit national, de Clovis ou de Vercingétorix à nos jours[20] ».
Si l’histoire-géographie-EMC est présentée par les textes officiels comme une matière essentielle à la formation du citoyen, nul doute que la version préconisée par l’extrême droite, que ce soit par ses contenus ou par les méthodes qu’elle recommande, interroge sur le modèle d’adulte qu’elle désire former. Une matière réduite à la transmission descendante d’un roman national mémorisé et restitué à l’identique par les élèves ne peut viser à former un citoyen libre et éclairé : elle contribue plutôt à façonner des sujets obéissants.
Mélanie Fabre
Membre du collectif Aggiornamento histoire-géo
[1] Marine le Pen, Pour que vive la France, Paris, Grancher, 2012, p.124.
[2] Ismaïl Ferhat, « For things to remain the same, everything must change? Studying National front’s and National rally’s platforms on education », Journal of Contemporary European Studies, 2023.
[3] Discours de Marine le Pen à l’Université d’été du Parti, communiqué du 15 septembre 2013, site du RN.
[4] À ce sujet, voir Laurence de Cock, Sur l’enseignement de l’histoire : débats, programmes et pratiques de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Libertalia, 2018 et Sébastien Ledoux, La nation en récit : des années 1970 à nos jours, Paris, Belin, 2021.
[5] Marine le Pen, Pour que vive la France, op. cit., p. 114.
[6] Ibid., p. 223-4.
[7] Ibid., p. 104.
[8] Ibid., p. 109.
[9] Ibid., p. 110.
[10] Alya Aglan et alii, Zemmour contre l’histoire, Paris, Gallimard, 2022.
[11] Éric Zemmour, 23 mars 2022, sur la chaîne Outre Mer, cité par Grégory Chambat, Quand l’extrême droite rêve de faire école – Une bataille culturelle et sociale, Vulaines-sur-Seine, éditions du Croquant, 2023, p.24.
[12] Cité in ibid., p. 56.
[13] Marine le Pen, Pour que vive la France, op. cit., p.124 et 174.
[14] Ibid., p. 110.
[15] Ibid., p. 186.
[16] Communiqué publié sur le site du RN le 9 janvier 2023.
[17] Marine le Pen, Pour que vive la France, op. cit., p. 186.
[18] Proposition n°43 du Collectif Racine, sur son site internet.
[19] Proposition n°10 in ibid.
[20] Marie-Christine Corbier, « Législatives 2024 : les propositions choc du RN pour l’école », Les Échos, 20 juin 2024.
