« Et si, une journée, c’est bien pour le symbole, la lutte, elle, doit se faire au quotidien » écrit Marion Fellrath. Professeure des écoles pendant 10 ans en France dans des classes de REP et REP+ à Strasbourg puis à Paris, aujourd’hui assistante de recherche et doctorante à l’Université de Genève en Sciences de l’Education en didactique de l’EPS, et remplaçante en Suisse, elle appelle à « une vigilance pour la promesse d’une école plus égalitaire ».
La journée du 8 mars
Il y a quelques années, en visite au musée des égouts de Paris avec mes CM2, j’entends une accompagnatrice me lancer « Eh bien, vous nous offrez un bon parfum pour la fête des femmes, maîtresse !»
Nous étions le 8 mars, et nous n’étions pas le jour de « la fête des femmes », mais bien la « Journée internationale des droits des femmes ». Et si, une journée, c’est bien pour le symbole, la lutte, elle, doit se faire au quotidien. Il faudrait bien 365 jours par an pour œuvrer comme il se doit afin de faire avancer les droits des femmes.
Un système reproducteur d’inégalités
Pendant longtemps, il m’a paru évident que l’école était le lieu de cette lutte contre les stéréotypes. Après tout, les textes sont là et ils rappellent clairement que l’égalité filles-garçons est un principe fondamental de la République inscrit dans le Code de l’éducation.
Les enseignants étaient pour moi des acteurs sensibilisés à la question et ces principes finiraient par irriguer progressivement nos pratiques.
Puis, entre le collègue qui s’est félicité d’avoir enfin pensé à offrir des fleurs à sa femme pour « La journée des femmes » (encore elle) et celui qui m’a expliqué à moi pourquoi je devrais être en grève le 8 mars pour être une bonne féministe, j’ai admis que l’école et ses acteurs, programmes ou pas, n’étaient que le reflet de notre société.
Une question s’est alors imposée : et si nous participions, sans le vouloir, à la reproduction des inégalités de genre ? Spontanément, j’aurais eu envie de protester : « Quoi ? Moi ? Impossible ! » Et pourtant…
L’éclairage de la recherche
J’ai commencé à trouver des réponses en découvrant les travaux de Nicole Mosconi, chercheuse en sciences de l’éducation spécialiste des questions de genre.
Ses recherches montrent que, sans en avoir conscience, les enseignants interagissent davantage avec les garçons qu’avec les filles. Nous les interrogeons plus souvent, acceptons plus facilement leurs interventions spontanées et leur donnons parfois des consignes plus complexes.
En repensant à ma pratique – la répartition de la parole, la gestion des échanges, les sollicitations en classe – j’ai bien dû reconnaître que je ne faisais probablement pas héroïquement exception.
Comme le souligne Nicole Mosconi, ces inégalités passent souvent par des éléments extrêmement discrets de la vie quotidienne de la classe, presque invisibles sans analyse attentive. Ce sont des mécanismes subtils, largement inconscients.
Quand la question du genre surgit en classe
Pourtant, dans mes contenus, j’essayais d’être attentive. Chaque année, je trouvais un moyen de travailler cette question avec mes élèves, car elle est au cœur de leur vie et de leurs préoccupations.
Et dès le primaire, les occasions ne manquent pas. Les élèves arrivent aujourd’hui bien plus sensibilisés que nous ne l’étions. Mais certains clichés persistent :
« les filles sont nulles au foot », « il ne faut pas pleurer comme une fille »…
Ces situations surgissent naturellement dans la vie de la classe : une fille à qui l’on refuse le ballon, des filles reléguées aux périphéries de la cour, un garçon moqué parce qu’il préfère dessiner plutôt que jouer au football… Les exemples sont nombreux.
S’emparer du sujet avec les élèves
Ces moments d’injustice deviennent finalement des occasions précieuses de discussion. Les enfants ont des choses vraiment pertinentes à dire sur le sujet.
Une année, dans un projet autour du renseignement, nous avons étudié plusieurs films de James Bond pour analyser l’évolution de la figure de l’espion et des relations hommes-femmes dans la saga. Certains passages ont immédiatement fait réagir les élèves, notamment une scène d’On ne vit que deux fois (1967) où un personnage affirme que les femmes japonaises seraient naturellement soumises aux hommes. Ayoub lança, amusé : « Ah… je suis né trop tard, il se met bien, James Bond. » Un camarade lui répondit aussitôt : « Tu aimerais vraiment avoir une amoureuse que tu traites comme un objet ? Ce n’est pas de l’amour, ça. »
Les échanges furent nombreux. Mon objectif c’était qu’ils analysent et qu’ils ne se contentent pas de répéter « ça s’fait pas ! ». Je voulais qu’ils nomment et identifient ce qui les faisait bondir de leur chaise.
De la vigilance pour la promesse d’une école plus égalitaire
Alors notre manière d’enseigner peut-elle participer à forger une société plus égalitaire au lieu de reproduire inconsciemment des vieux mécanismes surannés ? Yes, we can !
Bien sûr, nous ne pouvons pas peser chacun de nos gestes professionnels en permanence. Nous gérons l’urgence de ce métier, au jour le jour, à l’heure ou à la minute. Nous ne pouvons pas nous arrêter pour nous autoanalyser en craignant d’être un instrument complice d’un système inégalitaire ; il ne s’agit pas de tomber dans la culpabilité ou la paranoïa.
Mais, comme le suggère la chercheuse Ingrid Verscheure, nous pouvons développer une vigilance au genre, une attention que l’on garde dans un coin de l’esprit, notamment une vigilance didactique par rapport aux contenus.
Nous pouvons donc y faire attention et choisir ce que nous lisons et étudions. Nous pouvons choisir de parler de la place des femmes dans l’Histoire. Nous pouvons choisir de mettre en avant des personnalités féminines pour que les petites filles, elles aussi, se sentent autorisées à prendre la place de leur choix dans le monde.
Nous pouvons répartir équitablement la parole et donner les mêmes opportunités à nos élèves. Nous pouvons choisir de laisser parler les enfants, tous sexes confondus, pour voir ce qu’ils ont à nous proposer comme projet de société. Et surtout, écoutons-les : leurs idées sont souvent plus belles et plus grandes que celles d’un bon nombre d’adultes.
Marion Fellrath
