Votre école porte un projet d’ « école-musée ». Pouvez-vous présenter la démarche ?
Depuis 2015, l’école Chappe est engagée dans un projet auto-baptisé « École-Musée ». L’idée est simple : transformer les murs de la cour de récréation, les couloirs, les locaux de l’école, en galerie d’art contemporain et de street art. L’artiste, pour faire son œuvre, s’immerge dans la vie de l’école et permet un moment rare. Les enfants observent la performance, le questionnent sur sa démarche, essayent de l’imiter, partagent avec lui (ou elle) un moment précieux. Ce moment de rencontre aura été préparé en amont de différentes façons, induisant de multiples apprentissages dans divers domaines, et sera également le support de travaux menés ensuite.
L’expérience a ensuite été élargie à la musique. Ici, ce sont donc des musiciens et musiciennes qui sont invité.es à venir partager leur art à l’école. Cela donne lieu à plusieurs échanges très précieux. Les enfants offrent, via la chorale de l’école, des chansons issues du répertoire des artistes qui sont à chaque fois, très touché.es. Puis l’artiste rend la monnaie est interprétant quelques morceaux. Puis, comme pour le plasticien, de riches discussions s’engagent sur les démarches, les processus de création ou encore les messages transmis.
Et vous appelez cela la « pédagogie du temps fort ». Pourquoi ?
Oui, c’est cela que nous proposons de nommer la « pédagogie du temps fort ». Le fait que la production des élèves s’inscrive dans le réel, puisse être confrontée à l’expert reconnu en dehors de l’école et soit le fruit d’un travail à la fois collectif et rigoureux. Enfin, que ce travail puisse être source de fierté lors d’une présentation en contexte, lors du fameux « temps fort » qui prendra de multiples formes en fonction de sa nature.
Nous avons pu observer que ce que nous trouvions riche pédagogiquement dans le domaine artistique pouvait être transférable à d’autres. Ici, il s’agira d’un projet de recherche historique.
Quelle recherche plus précisément ?
Le projet présenté débute devant la plaque commémorative dans la cour de l’école. Cette dernière entraîne les élèves dans une première recherche historique sur la vie d’un enfant juif de l’école, gazé à Auschwitz en 1944. Adultes et enfants passent quatre fois par jour devant sans que cela ne suscite la moindre réaction visible. Elle dit qu’un enfant juif scolarisé dans cette école a été déporté et est mort à Auschwitz. Et qu’il ne faut pas oublier ; mais qui est cet enfant ? ce Marcel Silberberg dont il est question ? Que comprenez-vous de la plaque ? Une fois la question posée, le travail peut commencer.
Ces travaux ont été présentés lors d’une cérémonie d’inauguration du portrait artistique de l’enfant en question. Puis, une coïncidence entre un artiste de passage à l’école et l’annonce de la Panthéonisation de Missak Manouchian par le président de la République va conduire les élèves à tout mettre en œuvre pour participer à la cérémonie au Panthéon et, parallèlement, à mener une seconde recherche historique. Elle a porté cette fois-ci sur Missak et Mélinée Manouchian et la vie de résistant pendant la seconde guerre mondiale. Une cérémonie aura également lieu à l’école, pour inaugurer un portrait de Missak et Mélinée et marquer l’aboutissement d’un projet de 2 ans.
Comment s’est déroulée la première enquête ?
Les élèves ont reçu des réponses de la maison d’Yzieu qui leur a transmis les éléments biographiques qu’elle détient au sujet de la famille Silberberg. Le mémorial de la Shoah a transmis des liens vers les nombreuses ressources en lien la famille, accompagnés de photos. Les archives départementales ont expliqué qu’elles avaient des documents du commissariat de police de Saint-Étienne et de la Préfecture de la Loire dans les années 1941-1942. Deux intervenant.es ont proposé de venir en classe présenter ces documents et animer un temps sur « qu’est-ce qu’être juif à Saint-Étienne en 1940 ». Les archives de Metz ont transmis l’acte de naissance de Marcel.
Quel travail ont ensuite réalisé les élèves ?
A partir de cette quantité de ressources disponibles, les élèves ont pu entreprendre divers travaux historiques. Afin de pouvoir balayer un maximum de sujets, le travail a été partagé entre les 4 classes de la façon suivante : la condition juive pendant la seconde guerre mondiale, la biographie de Marcel Silberberg et de sa famille ; les lieux de vie de la famille Silberberg à Saint-Étienne jusqu’à l’arrestation et le trajet de Marcel depuis l’arrestation à Saint-Étienne et le camp d’Auschwitz où il sera gazé.
Chaque classe produit un rendu sous forme de visuels avec une présentation orale.
Et vous avez organisé une cérémonie ?
Ce travail a été profondément marquant. Dans notre école, les élèves viennent de cultures et de religions diverses et pourtant tous ont été profondément touchés par le destin de ce jeune garçon juif.
La venue de Julien Silberberg accompagné de membres de sa famille pour rencontrer les élèves, écouter leurs travaux, répondre à leurs questions, a été un moment fort. Les enfants lui ont présenté ce qu’ils avaient réalisé. Julien Silberberg, très ému, les a longuement remerciés. Ce moment a rassemblé des personnes très différentes, unies par la mémoire d’un enfant assassiné.
Le déroulé de la cérémonie a donné la part belle au travail des enfants. En plus de celui-ci, l’équipe enseignante s’exprime, ainsi que Julien Silberbeg et un représentant de la communauté juive. La lecture de Haikus sur le thème de Marcel par des élèves amène une dimension poétique à la cérémonie.
C’est un moment émouvant au cours duquel les adultes reçoivent la puissance de l’Histoire racontée par les enfants et les élèves prennent conscience de la valeur de leur travail, grâce à la solennité du moment et au travers de l’intérêt sincère qu’y portent les adultes.
Quel bilan faites-vous de ce projet ?
Mais nous tirons comme leçon de ces expériences des axes forts. Nos élèves apprennent très efficacement dès lors que la vie réelle fait le lien avec leurs apprentissages, dès lors que leurs travaux sont confrontés à l’expert reconnu et enfin dès lors que ce travail est présenté à des personnes susceptibles d’être intéressées, concernées ou encore même touchées. Dans le cadre de la pédagogie de projet, mis en œuvre assez largement dans les écoles, nous pourrions dire que l’idée de la pédagogie de temps fort vient s’inscrire à la suite de celle-ci, comme un point d’orgue qui valide l’ensemble de ce qui s’est passé au cours du projet mené collectivement.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
