Qu’est-ce que l’économie sociale et solidaire (ESS) ?
Simon Cottin-Marx : L’économie sociale et solidaire est d’abord une idée politique : celle qu’il est possible d’avoir une économie démocratique, où les richesses sont partagées équitablement et où l’on travaille en coopération. Selon la loi de 2014, l’ESS regroupe des associations, des coopératives, des mutuelles, des fondations et des entreprises solidaires. Elles ont en commun d’être non lucratives ou à lucrativité limitée et de porter un projet collectif. On retrouve des structures de l’ESS dans un grand nombre de domaines. L’éducation, le sanitaire et social, la culture, le sport, l’animation socio-culturelle, mais aussi les médias, le bâtiment ou encore l’industrie. Je pense notamment à la coopérative Duralex, qui fabrique les célèbres verres incassables, ou encore à Scop-Ti qui produit de l’excellent thé 1336.
Sylvie Emsellem : L’ESS, c’est aussi un autre modèle de société, c’est une émancipation par le collectif dans une économie, dans une société où l’atomisation des individus se développe. L’ESS, si je vulgarise ce sont des organisations : des coopératives, des mutuelles et des valeurs que sont l’utilité sociale, la lucrativité limitée, la gouvernance démocratique. Ce sont l’articulation des valeurs, des principes et des statuts. Et cela fait un vrai projet de société, un projet politique.
Pourquoi éduquer à l’ESS dans l’école ? Quelle place occupe-t-elle dans les programmes scolaires ?
S.C.-M : C’est important de parler de l’ESS à l’école pour donner une autre vision de l’économie. Celle-ci ne se réduit pas à l’entrepreneuriat capitaliste, à l’auto-entrepreneuriat ou encore au service public. L’ESS emploi en France plus de 2,6 millions de personnes, représente 10% de l’emploi et brasse des centaines de milliards d’euros. Pourtant, ce « tiers secteur » de l’économie est peu présent dans les programmes scolaires.
S.E : Au niveau des programmes scolaires, on a fait un travail assez exhaustif en regardant les manuels scolaires. Il y a très peu de chapitres concernant l’économie sociale et solidaire dans les programmes scolaires. Ils sont dans les programmes scolaires à la marge, mais il faut l’intégrer dans les programmes scolaires de manière beaucoup plus importante.
Cette place est représentative de la place donnée à un modèle économique qui ne serait pas capitaliste, un modèle économique qui reste encore une alternative. Et sans présager de l’intentionnalité, c’est le reflet de la place faite à ce modèle économique alternatif fondé sur l’utilité sociale, la coopération. C’est symptomatique de la place prépondérante qu’on donne au modèle capitaliste.
Quels sont les objectifs de l’éducation à et par l’ESS ?
S.E : Pour l’ESPER, c’est faire le pari que les élèves éprouvent l’ESS, qu’ils montent des projets et des actions pendant cette semaine-là. C’est un projet d’éducation populaire. Ensuite, ils vont formaliser et comprendre ce que c’est que l’économie sociale et solidaire : un projet avec une utilité sociale, une lucrativité limitée, une gouvernance démocratique. Au travers de ces actions, les élèves vont découvrir l’économie sociale et solidaire, peut-être qu’il y a quelque chose qui va faire son chemin. Quand on a vécu une action collective, on a l’impression qu’on a été utile, ça fait un petit chemin, et ils vont aussi découvrir un périmètre, un champ qu’ils ne connaissaient pas. Quand vous rentrez dans l’école, pour beaucoup d’élèves, ils connaissent par exemple « les restos du cœur » : c’est une association. Mais le reste, ce que recouvre l’ESS, ils le connaissent peu ou pas.
S.C.-M : Du 23 au 28 mars 2026, l’Esper (L’économie sociale partenaire de l’école de la République) organise la semaine de l’ESS à l’école. Cette semaine a pour but d’éduquer les élèves à l’ESS en appuyant la réalisation et la valorisation d’actions plus justes, plus durables et plus solidaires. Le programme « Mon ESS à l’École » a pour ambition éducative la promotion de l’ESS, de ses valeurs et de ses méthodes par l’action collective.
C’est une initiative vraiment intéressante car elle montre qu’entreprendre, en utilisant les valeurs et les pratiques présente dans l’ESS, est possible et plus que ça, est pourvoyeuse de pouvoir d’agir. Et il n’est jamais trop tôt pour s’initier à la coopération.
L’ESS est-elle une alternative à l’économie classique ou une autre manière de faire de l’économie ? Comment les articuler ?
S.C.-M : Oui, l’ESS constitue une alternative à l’économie classique. Les structures qui la composent ne cherchent pas à distribuer des bénéfices, et pourtant elles fonctionnent efficacement.
Dans certains domaines, elles sont en concurrence avec des entreprises privées classiques et s’en sortent très bien. À mon sens, les pouvoirs publics devraient davantage les soutenir (ou moins soutenir les entreprises capitalistes), car elles présentent, à plusieurs titres, des modèles plus vertueux. Dans l’ESS il n’y a pas d’actionnaires qui captent les plus-values réalisées par exemple. S’il y a des bénéfices, ils sont réinvestis dans les projets !
S.E : L’ESS, au-delà de la présentation de ce qu’est ce modèle d’entreprendre, fait une place à la démocratie, à la coopération. C’est dire, oui, il y a un modèle qu’on ne connaissait pas, mais en plus, pour le mettre en œuvre, il faut que la démocratie s’exerce. Et on le voit bien avec les élèves : ils ne sont pas tous d’accord sur ce qu’ils veulent faire, ils vont choisir deux, trois projets, et à la fin, il faut en choisir un. Donc, soit ils arrivent à discuter, soit ils vont jusqu’à la votation, mais ils doivent écouter, prendre la parole, s’exprimer devant les autres, développer leur esprit critique, se demander comment faire, si on peut faire la synthèse etc. Faire ensemble !
Vous êtes sociologue, pas économiste, pourquoi vous intéresser à l’ESS ?
S.C.-M : Les économistes n’ont pas le monopole de l’économie ! Les sciences sociales, au sens large, s’intéresse à l’ESS. Les historiens regardent l’histoire de ces structures, les politistes regardent (par exemple) les modes de prise de décision, etc.
Les sociologues, quant à eux, s’intéressent à de nombreux aspects de l’ESS. Pour ma part, je m’intéresse particulièrement au travail : comment travaille-t-on dans ces structures ? Y travaille-t-on mieux que dans le secteur privé lucratif ou dans le public ? Ce qui est passionnant, c’est les nombreuses innovations qu’on y trouve. Elles sont notamment rendues possibles par le fonctionnement démocratique de ces organisations (même s’il y a beaucoup à dire sur le sujet – car le monde de l’ESS n’est évidemment pas tout rose).
Quels sont les enjeux de l’éducation à l’économie sociale et solidaire (ESS) à l’école aujourd’hui ?
S.C.-M : Quand ils seront adultes, de nombreux enfants travailleront dans l’ESS. C’est donc bien qu’ils en entendent parler dès l’école. C’est aussi évidemment très important que l’économie capitaliste ne soit pas le seul horizon proposé aux élèves. Il y a des structures qui ont des projets (économiques, sociaux, écologiques, etc.) et elles font parties de l’ESS.
S.E : L’ESPER fait une étude d’impact annuellement sur les actions d’ESS mises en place, on sait qu’éduquer à et par l’ESS améliore le climat scolaire, favorise la coopération entre les enseignants, qui souhaitent davantage se former aux pédagogies coopératives.
Pour les élèves, éduquer à l’ESS leur permet de découvrir tout simplement déjà l’acronyme « ESS ». Puis ils font l’expérience de faire un projet qui est utile socialement en éprouvant l’exercice de la démocratie.
Après, les enjeux sont plus au niveau sociétal, c’est de leur faire entrevoir un modèle économique différent de celui qu’ils connaissent pour la majorité, le modèle économique capitaliste
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Economie sociale et solidaire : Et si l’école enseignait une autre économie
