Julie : Là typiquement sur la vidéo, tu vois, toute la séance de grammaire est déjà prête dans mon diaporama. Les phrases, les exercices, les mots soulignés… tout est projeté au fur et à mesure. Et honnêtement aujourd’hui je ne pourrais plus revenir en arrière. Avant j’écrivais énormément au tableau et je passais ma vie dos aux élèves. Je me retournais toutes les trente secondes pour vérifier qu’ils copiaient, qu’ils ne parlaient pas, qu’ils avaient bien suivi. J’avais l’impression d’être plus en train de gérer mon tableau que ma classe.
C’est vraiment plus confortable
Maintenant, quand j’arrive le matin, tout est déjà prêt. Je peux me concentrer sur les élèves. Franchement, ça change énormément de choses mentalement. Parce qu’on sous-estime le coût cognitif d’écrire au tableau tout en surveillant une classe. Tu écris, tu réfléchis à l’orthographe, à la mise en page, à ce que tu vas dire ensuite, tout en entendant qu’au fond ça bavarde ou qu’un élève décroche. Moi je trouvais ça épuisant.
Et puis il y a quand même une réalité matérielle. Quand tu écris au tableau, ça prend un temps fou. Là par exemple, la trace écrite de conjugaison qu’on voit dans la vidéo, si je devais tout écrire à la main devant eux, j’en aurais pour dix minutes minimum. Dix minutes pendant lesquelles certains élèves décrochent complètement. Pendant ce temps-là, il y en a qui regardent ailleurs, qui discutent, qui attendent juste que ça passe. Avec la projection, le support est immédiatement disponible.
Ça me permet aussi d’être beaucoup plus lisible. Moi mon écriture au tableau n’est pas terrible hein, surtout quand je suis fatiguée. Et je vois très bien que certains élèves ont du mal à recopier. Là au moins, tout est clair, aligné, aéré. Je peux agrandir les caractères, mettre en couleur les éléments importants, surligner les verbes, masquer une partie du texte. Pour certains élèves, notamment ceux qui ont des difficultés attentionnelles ou visuelles, c’est vraiment plus confortable. C’est quand même énorme je trouve.
Et puis on le sait, les élèves d’aujourd’hui sont habitués aux supports visuels. Ils sont très réactifs à ça. Quand je projette un document, une image, une carte, je vois tout de suite que l’attention monte. Ça crée une dynamique. Alors que parfois, le tableau écrit en direct, surtout en fin de journée, ça devient très lent.
Ça me rend plus disponible pédagogiquement
Ce que j’aime aussi avec la projection, c’est la stabilité. Tu peux reprendre exactement le même document dans une autre classe, tu sais ce que tu as prévu, tu peux anticiper. Moi ça m’aide énormément dans la préparation. Et même pour les élèves absents, c’est plus simple. J’imprime parfois directement les traces ou je les mets sur l’ENT.
Après attention, je ne dis pas que je ne prends jamais le feutre hein. Ca m’arrive pour un schéma rapide, une remarque imprévue, un mot de vocabulaire qui surgit pendant l’échange. Mais les gros contenus, franchement, je préfère les préparer avant. Parce que je trouve que ça me rend plus disponible pédagogiquement.
Antoine : Moi justement, ce qui me gêne dans ce que tu décris, c’est cette idée de fluidité permanente. Je comprends complètement ce que tu gagnes en confort, et franchement parfois je t’envie hein. Quand je vois le temps que je passe à écrire… Mais malgré tout, je continue à penser qu’écrire au tableau fait partie du travail pédagogique lui-même.
Quand j’écris devant les élèves, ils voient quelque chose se construire. Ce n’est pas juste un contenu qui apparaît. Là sur ta vidéo, tout est déjà terminé avant même qu’ils entrent dans la réflexion. Ils ne voient pas le raisonnement se fabriquer progressivement.
Il y a une question de présence physique dans la classe
Et puis le rythme lent dont tu parles, pour moi ce n’est pas forcément un problème. Au contraire même. Je trouve qu’on va déjà très vite dans les classes aujourd’hui. Il y a des élèves qui ont besoin de ce temps-là. Le temps de regarder, de copier, de réfléchir. Quand tout apparaît immédiatement projeté, certains recopient sans même lire. Ils regardent presque le support sans se l’approprier.
Alors que quand tu écris au tableau, il y a une temporalité commune qui se crée. Les élèves suivent la phrase au fur et à mesure. Ils voient les hésitations parfois. Ils voient que toi aussi tu réfléchis. Moi ça m’arrive de m’arrêter au milieu d’une phrase et de dire : “Attendez, là il manque quelque chose.” Et je trouve ça important qu’ils voient ça. L’écrit scolaire, ce n’est pas quelque chose de magique qui tombe tout prêt du plafond.
Je pense aussi beaucoup aux élèves en difficulté avec l’écrit. Paradoxalement, je trouve qu’ils sont parfois davantage aidés par le tableau écrit en direct où ils peuvent suivre petit à petit. Quand une énorme trace écrite apparaît d’un coup projetée au tableau, certains paniquent immédiatement. Tu vois déjà ceux qui soufflent avant même d’avoir commencé à copier. Après oui, il y a une question de présence physique dans la classe.
Au moins, ça fonctionne toujours
Quand j’écris au tableau, j’ai l’impression d’habiter davantage cet espace. Je prends le temps de montrer, de désigner, de revenir sur un mot. Alors que quand je projette, parfois j’ai l’impression de devenir un peu animateur de diaporama. Tu cliques, tu passes à la suite, tu fais défiler. Je caricature un peu hein, mais parfois je ressens ça. Et les problèmes techniques ? On s’en parle ? Parce qu’entre les vidéoprojecteurs qui ne marchent pas, les câbles HDMI introuvables, l’ordinateur qui rame, l’écran qui ne s’allume pas… moi je vois des collègues perdre une énergie folle là-dedans. Avec un tableau et un feutre, au moins, ça fonctionne toujours.
Julie : Ah mais les problèmes techniques, évidemment ! Ça m’est arrivé plein de fois. Tu prépares tout et le matin le vidéoprojecteur refuse de se connecter. Là tu es obligée d’improviser complètement. Mais justement, je trouve que ça montre qu’on peut articuler les deux. Parce que je sais aussi écrire au tableau quand il faut. Simplement je ne veux plus que ce soit l’outil principal.
Ils se déconnectent très vite si le rythme ralentit trop
Et puis je trouve que tu idéalises un peu le tableau écrit. Parce qu’en vrai, quand tu écris longtemps, il y a aussi plein d’élèves qui décrochent. Tu es dos à eux, tu parles moins, tu interagis moins. Dans certaines classes, ça devient vite bruyant. Moi je le vois très clairement cette année. Dès que je reste trop longtemps au tableau à écrire, l’attention descend. Surtout avec certains élèves très fragiles. Ils se déconnectent très vite si le rythme ralentit trop. La projection me permet justement de garder davantage d’interactions orales.
Et puis il y a quelque chose dont on parle peu : la fatigue physique. Écrire toute la journée au tableau, franchement, ça fatigue. Le bras, l’épaule, la posture… surtout quand tu fais plusieurs niveaux ou quand tu réécris sans arrêt les mêmes choses.
Le tableau classique atteint vite ses limites
Moi depuis que je projette davantage, je termine mes journées moins épuisée physiquement. Et c’est pas rien. Après je comprends ce que tu dis sur le fait de construire les savoirs progressivement. Mais je pense qu’on peut aussi le faire avec des supports projetés. Par exemple, moi j’utilise beaucoup les animations progressives. Les phrases apparaissent morceau par morceau, on cache certaines réponses, on complète ensemble. Ce n’est pas forcément “tout prêt”. Et puis il y a des choses qu’on ne peut presque pas faire sans projection aujourd’hui. Montrer une vidéo courte, zoomer sur une œuvre d’art, comparer deux documents, projeter une carte précise… le tableau classique atteint vite ses limites.
Antoine : Oui mais justement, parfois j’ai l’impression qu’on projette parce qu’on peut projeter. Comme si le numérique devait forcément être utilisé puisqu’il est là. Moi je vois des collègues projeter des consignes toutes simples qu’ils pourraient dire oralement ou écrire rapidement. Et parfois les élèves deviennent très passifs face à l’écran.
Tu parlais de l’attention tout à l’heure. Moi je me demande justement si la projection ne crée pas parfois une illusion d’attention. Les élèves regardent l’écran donc on a l’impression qu’ils suivent. Mais regarder n’est pas forcément penser. Et puis il y a quelque chose que j’aime beaucoup dans le tableau écrit : c’est son côté vivant et provisoire. Tu écris, tu effaces, tu réorganises. Il y a des traces du raisonnement collectif. Parfois la séance reste visible physiquement sur le tableau. Alors qu’avec les diaporamas, tout disparaît dès que tu passes à la diapo suivante.
Moi j’aime aussi quand les élèves viennent écrire eux-mêmes au tableau. Je trouve que ça change complètement leur rapport à l’écrit. Ils prennent conscience de la place des mots, de la taille des lettres, de la lisibilité. Et ça, avec la projection, on le perd un peu.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière des conceptions différentes du rôle des outils dans l’activité enseignante. C’est la caractéristique de l’outil : il est utilisé différemment selon le ou la travailleur·se qui en fait un instrument de son activité. Derrière l’opposition apparente entre projection numérique et écriture au tableau se jouent en réalité des arbitrages professionnels complexes autour du rythme de la classe, de la disponibilité cognitive de l’enseignant, de la visibilité des savoirs ou encore de la gestion de l’attention collective. Julie et Antoine partagent des préoccupations communes à tous les enseignant·es (maintenir les élèves engagés, rendre les contenus accessibles, tenir la classe…) mais leurs manières de répondre à ces préoccupations diffèrent. C’est que les outils ne sont jamais neutres : ils influent sur les gestes professionnels et modifient les travailleur·ses en retour de leurs usages.
Frédéric Grimaud
