Pouvez-vous présenter le projet lauréat du concours Nous autres ?
Ce projet est né dans le cadre de notre travail d’histoire autour du commerce triangulaire, de l’esclavage et des bouleversements liés à la Révolution française et au règne de Napoléon Ier. Avec les élèves, nous avons choisi de nous intéresser à deux figures féminines souvent absentes des récits historiques traditionnels : Sanite Bélair en Haïti et Solitude en Guadeloupe.
À partir de documents historiques, de biographies et de capsules vidéo, les élèves ont réalisé un portrait croisé de ces deux femmes engagées dans les luttes contre l’esclavage. Ils ont ensuite imaginé, sous forme de fiction, des scènes inspirées de leur vie afin de donner chair à ces personnages historiques.
Le projet mêlait plusieurs disciplines : histoire, EMC, production d’écrit, oral, arts visuels et analyse de documents audiovisuels. Chaque élève a également produit des textes personnels autour des notions de mémoire, d’héritage et de lutte contre les discriminations aujourd’hui. L’objectif était à la fois historique, artistique et citoyen : comprendre le passé tout en réfléchissant à la manière dont certaines voix ont été oubliées ou invisibilisées.
Comment avez-vous choisi ces deux femmes ?
Le choix de Sanite Bélair et de Solitude s’est imposé assez naturellement, car ce sont deux femmes engagées dans des combats de liberté, mais qui restent encore relativement absentes des programmes scolaires et de la mémoire collective. Il me semblait important de montrer aux élèves que l’histoire ne se résume pas uniquement aux grandes figures masculines habituellement étudiées.
Cela correspond également à une volonté de l’équipe enseignante de doter les bibliothèques de classe d’ouvrages présentant des personnages issus de la diversité (place des filles / des femmes / des personnes racisées, homosexuelles… dans la littérature jeunesse). Ces deux personnages permettaient aussi d’aborder plusieurs dimensions pédagogiques : la place des femmes dans l’histoire, les mécanismes d’invisibilisation, les questions de racisme et de discrimination, mais également le courage, l’engagement et la transmission. Enfin, leur parcours a beaucoup touché les élèves, car ils ont découvert des destins humains très forts, souvent tragiques, mais porteurs d’espoir et de résistance.
Comment les élèves ont-ils réagi à ce projet pédagogique ? Est-ce un sujet qui les intéresse, touche ou concerne ?
Les élèves ont été très investis tout au long du projet. Ils ont rapidement compris que ces histoires faisaient écho à des questions encore très actuelles : les discriminations, le racisme, l’égalité ou encore la place accordée à certaines personnes dans les récits historiques. Le fait de travailler sous forme de fiction les a énormément aidés à entrer dans les personnages. En imaginant leurs pensées, leurs émotions ou des témoins de leur époque, ils ont développé une véritable empathie et une réflexion personnelle.
J’ai également constaté beaucoup d’étonnement chez eux lorsqu’ils ont découvert que ces femmes étaient quasiment absentes des manuels ou peu connues du grand public. Cela a suscité des échanges très riches sur la mémoire et sur la façon dont l’histoire est racontée.
Ce projet les a particulièrement touchés parce qu’il donnait une dimension humaine à des événements historiques parfois perçus comme lointains ou abstraits. Enfin, le fait de participer à un concours, la perspective de peut-être rencontrer un ancien champion du monde de football, Lilian THURAM, connu pour ses prises de position et son engagement contre le racisme, a contribué à la motivation des élèves.
Qu’est-ce qu’un projet de ce type apporte à la vie de la classe ? quelle est votre intention pédagogique, éducative ?
Un projet de ce type apporte énormément à la vie de classe. Il crée une dynamique collective forte, car les élèves construisent ensemble une œuvre commune qui a du sens. Sur le plan pédagogique, cela permet de travailler des compétences très variées : lire, écrire, argumenter, coopérer, écouter, s’exprimer à l’oral ou encore développer son esprit critique.
Mais au-delà des apprentissages scolaires, mon intention éducative était aussi de former des citoyens capables de réfléchir aux notions de justice, d’égalité et de mémoire. Je voulais que les élèves comprennent que l’histoire peut encore éclairer les enjeux du présent et qu’elle doit donner une place à toutes les voix.
Ce projet m’a aussi rappelé combien les élèves sont capables de s’emparer de sujets complexes lorsqu’on leur fait confiance. Ils ont montré beaucoup de maturité, de sensibilité et de créativité. Le concours a été pour eux une véritable valorisation de leur travail et de leur réflexion citoyenne. Enfin, chacun.e a contribué à la réussite du projet ce qui a permis de valoriser les compétences de tous et de toutes et de trouver sa place dans le groupe.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
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