Sophie Djigo, enseignante de philosophie à Valenciennes, a été la cible d’une campagne de cyberharcèlement menée par l’extrême droite suite à un projet pédagogique sur les migrants de Calais. Après la condamnation de ses harceleurs et une action en justice pour diffamation début 2026, au référé attendu ce jour, elle publie La solidarité n’est pas un crime (Textuel, 2026).
La philosophe y démonte les usages abusifs d’un mot consensuel en apparence, mais profondément conflictuel dans les faits. À partir de ses enquêtes de terrain à Calais et dans les quartiers populaires du Nord, elle analyse la montée de la criminalisation des engagements solidaires et défend une conception universaliste de la solidarité. Face aux replis identitaires et aux politiques d’exclusion, elle rappelle une exigence fondamentale : « la finalité de la solidarité, c’est l’égalité ». Entre réflexion philosophique et intervention dans le débat public, cet essai entend redonner sa légitimité à l’action solidaire.
Pourquoi avoir écrit La solidarité n’est pas un crime aujourd’hui ? Est-ce, pour vous, une manière de remettre à l’endroit ce que vous percevez comme une inversion des valeurs, où aider devient suspect ?
Le mot « solidarité » est utilisé de façon très courante, parfois à tort et à travers. Tout le monde se réclame de la solidarité, qui possède des connotations positives, éthiques. Certains partis d’extrême-droite n’hésitent pas à défendre une « solidarité nationale », tandis que les classes supérieures créent des réseaux de piston et d’entraide extrêmement efficaces, dans l’intérêt de leur classe. Comment s’y retrouver au milieu de tous ces usages ?
Mon travail de philosophe consiste d’abord à décrire ces multiples usages, puis à adopter l’approche plus normative de la philosophie, c’est-à-dire à trier ce qui, parmi toutes ces références à la solidarité, constitue vraiment de la solidarité et ce qui n’en est qu’une perversion, un dévoiement. Il est crucial de ne pas mettre sur le même plan une « solidarité » internationale néofasciste et les solidarités entre personnes exilées, ou avec le peuple de Palestine. Tout ne se vaut pas et tout ne fait pas sens.
Par ailleurs, on assiste aujourd’hui à une montée en puissance de phénomènes de criminalisation des solidarités : des discours qui jettent le blâme sur des mouvements de solidarité (avec les personnes étrangères, par exemple) voire des outils législatifs qui permettent de mettre la solidarité en procès sur le plan pénal, réactivant un véritable « délit de solidarité ».
C’est là que se situe l’inversion : historiquement, le droit a été constitutif du développement des solidarités. Or, à l’heure où les politiques néolibérales détruisent ces dispositifs solidaires, le droit est même retourné contre les solidarités.
Vous mobilisez des notions comme « défrontiérisation de la solidarité », « savoirs militants » ou encore « enquête engagée » : comment les définir, et en quoi transforment-elles notre manière de produire et de comprendre les savoirs ?
Quand on scrute le concept de solidarité, on s’aperçoit que l’un des éléments qui le caractérise, c’est l’universalité. Donc, chaque fois qu’on « réserve » la solidarité à un groupe, qu’on en exclut un autre groupe, on frontiérise la solidarité et on la dévoie. C’est pourquoi j’en appelle à un processus de « défrontiérisation » de la solidarité, qui vise à lever ces clôtures et à revenir à des pratiques solidaires qui s’adressent potentiellement à tous, pour une raison simple : la finalité de la solidarité, c’est l’égalité – et elle nous concerne tous.
Ce travail de réflexion conceptuelle, de redéfinition du sens de la solidarité n’est pas hors sol : il part d’une enquête engagée sur mes deux principaux terrains philosophiques, la zone-frontière à Calais et les quartiers populaires du Nord de la France. Je pratique une philosophie de terrain, qui pense à partir du réel observé et des multiples points de vue qu’il engage. Cela permet de gagner en objectivité et en justesse, plutôt que de s’en tenir à un savoir nécessairement situé, limité à la position du sujet qui effectue la recherche. Cela prend du temps, mais permet d’atteindre ce que la philosophe Sandra Harding appelle une « objectivité critique », qui est aussi très forte.
Les deux. La première est effrayante et bien réelle : j’analyse par exemple le procès de la solidarité qui a eu lieu en Belgique en 2019-2021, où un groupe d’hébergeurs citoyens et d’exilés en quête de passage se sont retrouvés accusés d’association de malfaiteurs et de trafic d’êtres humains ! Même si au final, tous ont été acquittés, la mise en procès pèse plus lourd que le verdict : le spectacle judiciaire de l’accusation vise à dissuader d’être solidaire.
Pour autant, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la criminalisation symbolique : les solidaires tirent une fierté et une satisfaction éthique de leur engagement. Les accuser d’être des criminels est très violent, et vise à faire en sorte que ces personnes culpabilisent, se dé-solidarisent, bref, à briser leur élan solidaire et à les ré-assigner à une forme d’impuissance. Il y a là un enjeu de légitimité fort et mon livre est aussi un outil pour re-légitimer les personnes solidaires qui ont été disqualifiées par des discours politiques ou des dispositifs répressifs d’inspiration néolibérale ou néofasciste.
Le cas de Calais vous semble-t-il emblématique ? Que révèle-t-il des politiques migratoires actuelles et des formes de répression ou d’inégalités qu’elles produisent ?
Le cas de Calais concentre beaucoup de difficultés relatives aux questions migratoires. La gestion de la frontière y fait symptôme, révélant les choix politiques qui sont opérés en dépit et contre les principes du droit international, et aussi contre toute rationalité, qu’elle soit morale ou économique.
Récemment, la déclaration politique de Chisinau (15 mai 2026) a fourni un exemple éloquent de la volonté des Etats européens de sortir du cadre des droits de l’homme en ce qui concerne le traitement des personnes migrantes extra-européenne. La pseudo-solidarité euro-centrée se paye d’une exclusion des non Européens hors du droit. A Calais, la maire réclame depuis longtemps de sortir de la jurisprudence des droits de l’homme en ce qui concerne les personnes en migration.
Les choix politiques qui y sont faits consistent à criminaliser l’aide apportée par des bénévoles, qui, il n’y a pas si longtemps, pouvaient être verbalisés s’ils distribuaient de l’eau et de la nourriture aux exilés. Il s’agit aussi de rendre impensables les solidarités entre personnes exilées : dès que ces personnes s’entraident, elles s’exposent à être accusées de « passeurs ».
Les autorités décident donc avec qui on a le droit d’être solidaire, à savoir des citoyens blancs, européens, et entravent les formes d’entraide qui s’exercent au-delà de cette clôture nationale et raciale.
Qu’est-ce qui se joue, au fond, derrière cette mise en cause de la solidarité ?
La difficulté de la solidarité, c’est qu’elle a pour horizon l’égalité. Or, on ne peut produire de l’égalité qu’à condition d’abolir les systèmes de privilèges. On voit ainsi les puissances néolibérales défendre les privilèges des classes dominantes par la répression des solidarités populaires. Symétriquement, les partis néofascistes et leurs sympathisants prônent la restauration ou la conservation de privilèges (réels ou fantasmés), fondés sur le sang, la nationalité, voire la race redéfinie en un sens culturaliste (la « civilisation occidentale », la « culture française »…) ? Comme en d’autres périodes de l’Histoire, on observe une convergence entre ces intérêts. C’est justement pour cela qu’il est essentiel de savoir distinguer la solidarité d’une pure collusion d’intérêts, dont les motifs comme les fins sont bien moins nobles, quand elles ne sont pas inavouables.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
Sophie Djigo, La solidarité n’est pas un crime. Textuel, 2026 (176 p.)
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