Depuis plusieurs jours, les lycéens se mobilisent. Ils parlent de professeurs absents, de classes surchargées, de bâtiments dégradés, de Parcoursup. Mais une autre revendication mérite que l’on s’y arrête : celle des emplois du temps. Des journées qui commencent à huit heures et s’achèvent à dix-sept ou dix-huit heures, des interruptions entre deux cours qui imposent de longues attentes, des séances de rattrapage qui s’ajoutent aux horaires habituels. Derrière ces critiques se dessine une question que l’école se pose rarement : combien de temps doit-elle occuper dans la vie d’un adolescent ?
Pour les lycéens, la journée scolaire continue après les cours
La question ne se résume d’ailleurs pas aux heures passées dans l’établissement. Lorsque la sonnerie retentit, le travail scolaire ne s’arrête pas. Il faut rentrer, parfois après un long trajet, faire les devoirs, préparer une évaluation, terminer un exposé, apprendre une leçon. À la journée scolaire succède son prolongement domestique. Nous portons une grande attention au temps que les élèves doivent consacrer à l’école. Beaucoup moins à celui qui leur reste lorsqu’ils ont satisfait à ses exigences.
Or ce reste n’en est pas un.
Le temps qui échappe à l’école n’est pas nécessairement un temps vide qu’il faudrait s’empresser de remplir. Il n’est pas davantage soustrait aux apprentissages. Il peut être, au contraire, l’un des moments où les adolescents poursuivent leur formation autrement. À force de vouloir remplir leurs journées pour les faire réussir, nous risquons de les priver d’une partie de ce dont ils ont besoin pour se construire.
Le temps pour soi participe à l’éducation
Du temps pour soi, c’est d’abord du temps pour se former autrement. Cela peut consister à continuer une activité ou à en découvrir une nouvelle, à faire du sport, à jouer d’un instrument, à dessiner, à cuisiner, à bricoler, à lire, à danser, à visiter un musée, à aller au cinéma, à s’engager dans une association ou à rejoindre un club. Ces moments d’exploration permettent à l’adolescent de devenir l’auteur d’une partie de sa propre formation. Il choisit ce qu’il veut apprendre, jusqu’où il souhaite aller, les personnes auprès desquelles il progressera et l’énergie qu’il souhaite y consacrer. C’est l’une des intuitions fortes de Joffre Dumazedier. Le sociologue voyait dans le développement du temps libéré la possibilité de se confronter aux « exigences d’un apprentissage plus libre » en accordant une place centrale à « l’autoformation ». L’enjeu n’est donc pas seulement de laisser aux jeunes la possibilité de faire autre chose, mais de conduire une part de leur propre apprentissage en partant de leurs curiosités, en cherchant par eux-mêmes, en rencontrant ceux qui savent, en essayant, en abandonnant quelquefois et en recommençant ailleurs.
Du temps pour soi, c’est aussi du temps pour prendre confiance en soi. Une pratique volontaire et régulière permet de découvrir ce que l’on sait faire et ce que l’on peut apprendre. En s’y engageant, on rencontre des difficultés, on consent des efforts, on cherche des solutions et on constate ses progrès. On apprend à persévérer, à accepter les tâtonnements et à reconnaître ses capacités. Ces expériences permettent de se découvrir capable d’avancer malgré l’incertitude. Disposer de temps pour les vivre, c’est pouvoir explorer ses possibilités et trouver peu à peu l’assurance nécessaire pour entreprendre.
Du temps pour soi, c’est encore du temps pour choisir ceux que l’on côtoie. Partager un goût, une activité ou un projet donne l’occasion de nouer des liens avec des personnes que l’on a envie de retrouver. Ces rencontres peuvent mêler les âges, les milieux et les parcours. On apprend à faire le premier pas, à trouver sa place dans un groupe et à entretenir des relations auxquelles on tient. Au fil de ces échanges, on découvre aussi ce que l’on attend des autres et ce que l’on souhaite partager avec eux.
Du temps pour soi, c’est enfin du temps pour donner du sens à ce que l’on apprend. Les connaissances et les compétences acquises au lycée permettent de mieux comprendre le monde, d’interroger les informations qui circulent et de se faire une opinion. À l’extérieur de l’école, une lecture, une discussion, une rencontre ou un engagement donnent l’occasion de les mobiliser et de les approfondir. On apprend à relier des idées à des situations concrètes, à confronter des points de vue et à étayer son jugement. Dans ce contexte, on stimule et développe aussi un « savoir-devenir », cette capacité à se projeter, à préciser ses aspirations et à orienter ses choix. On fait ainsi de ses acquis des appuis pour penser, agir et construire son avenir.
Ces quatre dimensions conduisent au même paradoxe. Nous demandons à l’école de préparer les jeunes à vivre hors d’elle, tout en organisant parfois leur quotidien de telle manière qu’il leur reste peu de temps pour s’y exercer. Une école qui prétend préparer à la vie doit aussi laisser du temps pour la vivre.
Préparer à la vie, laisser le temps de la vivre
La revendication actuelle des lycéens sur leurs emplois du temps mérite donc mieux que des discours alarmés sur la valeur du travail, des craintes d’un abaissement des exigences des programmes ou la proposition faussement conciliante d’alléger les journées à condition d’allonger l’année scolaire. Elle nous oblige à poser une question éducative beaucoup plus profonde. Nous avons beaucoup réfléchi au temps nécessaire pour apprendre. Nous devons désormais nous demander quel temps il faut leur laisser pour devenir autre chose que des élèves.
Car le temps pour soi n’est pas le temps qui commence lorsque l’éducation s’arrête. Il est l’un des temps où elle continue. Lui faire une place, c’est permettre aux jeunes de réussir sans les priver de ce dont ils ont besoin pour se construire.
Maxime Travert
