Chronique d’un pari pour le raccrochage en lycée pro. C’est ce que propose la professeure d’histoire-géographie Mathide Ouguel avec la classe passerelle. Elle nous raconte la mise en place de ce dispositif, avec quelques élèves. Episode 1, c’est parti !
Cette année, nous vous proposons une immersion dans un dispositif de lutte contre le décrochage s’appuyant sur la recherche autour de la persévérance et de la motivation. Une chronique pour prendre le temps, pour prendre du recul, pour ouvrir le dialogue. Parce qu’enseigner dans ce type de dispositif est un défi du quotidien qui n’attire pas les foules. Parce que ce type de dispositif reste un laboratoire d’expérimentation pédagogique, ponctué d’excitations, de doutes, d’échecs et de réussites. Nous allons partager avec vous, nos réflexions, nos idées, nos ajustements, mais surtout donner la parole à des jeunes qui n’ont pas l’habitude d’être écoutés mais qui partagent un point commun : ne pas se sentir à leur place à l’école.
Fusionner deux dispositifs aux objectifs similaires.
Quelques chiffres pour planter le décor : notre lycée de Seine-Saint-Denis a un indice de positionnement social (IPS) de 75, parmi les plus faibles du département, et un taux d’absentéisme de 23%. Ces données montrent déjà que nos élèves peuvent être éloignés de la scolarité et issus d’un milieu défavorisé. Nous nous intéressons ici à deux dispositifs en particulier, où se concentre une bonne part des défis.
D’un côté, la classe Passerelle : un dispositif institutionnel expérimenté depuis 2024, qui accueille des élèves sortis du collège sans affectation en lycée pro. De l’autre, la classe Tremplin : un dispositif interne à l’établissement qui doit prendre en charge les élèves absentéistes ou désengagés, et dont l’enjeu est souvent un problème d’orientation.
Prendre en charge un tel groupe requiert une créativité pédagogique hors norme, sans formation spécifique. Mais nous avons des pistes éprouvées, le retour d’expérience des années d’expérimentations précédentes, et une volonté de construire ensemble. Et surtout, il s’agit de mobiliser la coopération entre élèves, entre adultes, et entre toutes les personnes impliquées, pour favoriser l’indispensable coéducation. Sans soutien et adhésion des élèves et des familles, l’accueil au fil de l’eau serait presque impossible. Le choix de réunir les dispositifs n’est pas issu de notre goût du risque, mais de pragmatisme : mise en commun des moyens pour constituer un projet éducatif avec une équipe pédagogique autour d’un emploi du temps aménagé. Reste une inconnue, celle des effectifs, avec un maximum fixé à 30 élèves… Vaste programme.
Quelle logistique face à l’inconnu ?
Outre les défis pédagogiques, l’organisation logistique est également à imaginer : constituer une équipe volontaire dans un établissement où près de la moitié des enseignants n’est pas en poste fixe, et trouver une salle dédiée pour permettre aux élèves de s’approprier un espace sécurisant avec mise à disposition de matériel pédagogique.
1er septembre, les noms des premiers élèves arrivent. Prise de rendez-vous le jour même. Les familles, inquiètes du sort réservé à leur enfant, viennent en avance. Les entretiens durent entre 30 min et 1h. Le dispositif est présenté :
– Mise en place d’un emploi du temps adapté et aménageable de 10h à 16h30.
– Des cours « fondamentaux » le matin, des ateliers l’après-midi et entre 6 et 8 semaines de stage pour découvrir différents milieux professionnels.
Les familles sont surprises. Les choix pédagogiques sont expliqués : si le format classique avait été efficace, ils ne seraient pas là. Certains jeunes doivent faire 1h de transport pour venir au lycée. Le soulagement se lit sur les visages, tout le monde semble rassuré, moi y compris. L’accompagnement des familles doit être pensé dans la durée, pour identifier avec elles d’éventuelles problématiques extérieures et tenter d’y trouver des solutions ensemble.
Accueillir le groupe
7 septembre, rendez-vous est donné dans le hall. Tout le monde est à l’heure, pas mal pour des élèves réputés si peu scolaires ! Visite du lycée, documents administratifs, découverte de la salle. On s’installe en cercle. J’explique le projet de l’année. On s’observe.
1er tour de table, première interaction collective autour de cartes illustrées. On enchaîne avec un quiz sur les idées fausses liées au cerveau (neuromythes) : 10 questions, des ardoises, répondre par vrai ou faux. Presque aucune erreur, je suis ravie. L’occasion est trop belle, j’en profite pour parler du fonctionnement du cerveau (intelligence malléable, mémoire de travail, place de l’erreur, sommeil). Je présente la chronique dans le Café pédagogique et explique que je souhaite les faire participer et leur donner la parole. Je m’emballe, comme souvent. Certains décrochent. Je demande ce qu’ils ont compris : « Vous croyez en nous et vous voulez nous sortir de là. » Ça me va.
Qui a déjà fait des conseils d’élèves ? Personne, à part moi.
Nous sommes quatre enseignantes pour ce premier conseil et nous entrons dans le vif du sujet : l’utilisation du portable. Question d’actualité avec l’interdiction au lycée depuis la rentrée, obligeant les établissements à revoir leur règlement intérieur et dépassant largement le cadre de notre classe.
Son usage en classe est interdit et ça peut être un sujet de tension. Quelles règles vous semblent justes ? Quelles sont vos propositions ?
Les élèves ne s’expriment pas, et c’est normal. Nous proposons des idées en lien avec nos pratiques habituelles comme le téléphone éteint dans le sac et les sacs rangés, en espérant provoquer des réactions. Le langage non verbal en dit long. C’est finalement un élève qui propose : « On pourrait éteindre le téléphone et le garder dans sa poche…? » La situation est nouvelle et intimidante mais chacun se prête au jeu. On vote à main levée : pas d’unanimité, mais on décide de tester la règle pendant une semaine et de faire le bilan au prochain conseil avec une nouvelle question : Que faire en cas de non-respect de la règle ?
Vendredi 11 septembre, 13 nouveaux élèves affectés. Le marathon commence.
Mathilde Ouguel, coordinatrice du projet — avec le comité de lecture de la Seconde Passerelle.
