Par François Jarraud
« C’est quoi un pays qui est incapable d’assurer à un quart de sa jeunesse un avenir décent ? Si on laisse 150 000 jeunes dans cette situation, que va-t-il advenir de notre pays ? » Vincent Peillon marque fortement la nécessité d’agir en ce domaine. Tout en reconnaissant que son plan se situe dans la continuité. » On ne part pas de rien, il y a eu des résultats » rappelle-t-il citant le nombre de 9 500 « raccrochages ». Pour autant il élargit la réponse. » Avant de guérir il faut prévenir : la refondation de l’école est la réponse au décrochage », dit-il. « Les difficultés commencent en grande section de maternelle et on transforme les difficultés en échec. Elles finissent par devenir de l’exclusion ». En fin de journée, George Pau-Langevin, lui fait écho. » Votre travail est capital », dit-elle aux deux cents participants, responsables de plateformes, responsables académiques, représentants des régions et des partenaires. « On ne peut pas accepter que tant de jeunes se retrouvent sans solution ».
L’objectif du programme c’est de faire du nombre tout en personnalisant face à la grande diversité des décrocheurs. « Il ne faut pas qu’un seul jeune ait le sentiment qu’on le laisse tomber » assure G Pau-Langevin. Le nombre lui-même de décrocheurs n’est pas assuré avec certitude. Il s’agit de jeunes qui ont quitté la formation initiale sans un diplôme suffisant, c’est à dire au mieux avec le seul brevet. Assez bien réparti entre les sexes (57% de garçons), l’effectif est d’environ 140 000 personnes d’après les données ministérielles. Soit environ un jeune sur six, même si les ministres parlent plutôt d’un sur quatre. La moitié ont quitté en cours de route un lycée professionnel, par exemple parce qu’ils y ont été orientés de force. Un sur cinq a quitté le système éducatif au niveau du collège, souvent à force d’y échouer avec un niveau réel de CM1. Il reste donc un quart des décrocheurs qui ont entamé des études en lycée général ou technologique, avec un niveau scolaire plus assuré. On mesure donc que les facteurs qui expliquent le décrochage sont très variables. Pour beaucoup c’est l’échec scolaire et/ou une orientation refusée. Pour d’autres c’est le refus d’une école blessante ou oppressante. Il faut y ajouter les facteurs personnels ou familiaux. Pour combien de filles décrocheuses la rupture est liée à une grossesse ou à l’obligation d’effectuer des tâches ménagères ? Pour combien de garçons , l’obligation de gagner de l’argent ?
Le programme ministériel laisse à la loi d’orientation des actions de fond pour ne proposer que des réalisations à court terme. Le ministre promet que chaque décrocheur se verra proposer un plan de retour en formation à travers un « contrat objectif formation emploi ». Chacun sera appelé à rencontrer un tuteur et à faire un bilan scolaire. Ce travail de repérage et de suivi sera effectué par les 360 plates formes de détection mises en place sous Chatel renforcées par du personnel éducation nationale. L’éducation nationale peut proposer une offre de formation car elle dispose de 40 000 places libres en lycée professionnel. Il ne s’agit pas pour le ministère de développer les dispositifs innovants pourtant mis en vitrine comme les microlycées. Notons tout de même l’engagement rappelé par G Pau-Langevin de rétablir le conseil national de l’innovation. Les tuteurs pourront s’appuyer sur l’agence du service civique qui promet d’accueillir plusieurs milliers de jeunes dans une formule où le jeune est en mission mais accompagné par éducation nationale 2 jours par semaine. Martin Hirsch, une autre référence au précédent gouvernement, rappelle que les jeunes du service civique sont rémunérés (570 € par mois). Ces programmes pourront aussi être proposés par des référents désignés dans chaque établissement où le décrochage est important.
Vice président de l’association des régions en charge de l’éducation, François Bonneau a souligné l’engagement des régions. « La décentralisation ce n’est pas moins de respect pour l’Etat. C’est faire autrement avec l’Etat, définir de nouvelles modalités de travail ensemble ». Les régions entendent revoir l’orientation, qu’elles vont prendre en charge à la rentrée, pour orienter plus de jeunes vers les secteurs où l’offre d’emploi excède la demande. » Du point de vue des régions, la réalité du décrochage est insupportable », dit-il. « On sait qu’aujourd’hui un nombre important de secteurs économiques ne peuvent pas se développer faute de main d’oeuvre qualifiée. »
Enfin l’Onisep présente deux outils importants pour le dispositif. D’abord l’adaptation aux décrocheurs de son service de chat en direct. L’Onisep ouvrira aussi début 2013 une déclinaison spéciale pour décrocheurs de son moteur de recherche géolocalisé. « Masecondechanceenligne.fr » fait le pari d’amener les décrocheurs vers les conseillers des plateformes. « La médiation humaine reste indispensable » nous a confié Pascal Charvet, directeur de l’Onisep. Le site sera mis en ligne sur Facebook et lancé sur les réseaux sociaux. Il permettre de localiser facilement l’offre de formation accessible aux décrocheurs, en prenant en compte la grande variété de leur profil.
L’institution scolaire sait mieux recenser l’absentéisme lourd ou chronique que l’absentéisme occasionnel. Une enquête que j’ai publiée récemment dans Les Sciences de l’Education pour l’Ere nouvelle (Vol ; 42, n°4, 2009) montre que plus d’un tiers des élèves déclare s’absenter une journée ou plus sans excuse mais seulement 6.7% plus de cinq fois. 41.2% disent « s’être absenté dernièrement » témoignant que la norme « journée ou demies-journées est insuffisante, l’absence à un cours pour des raisons d’incompatibilité d’humeur avec l’enseignant ou la matière enseignée étant souvent mentionnée par les répondants (il s’agissait de questionnaires administrés par le chercheur en dehors de la présence des adultes de l’établissement. La connaissance institutionnelle de l’absentéisme lourd (ou fréquent) rejoint les résultats de notre recherche sur l’absentéisme « auto-déclaré », par contre, 29% des répondants disent s’absenter occasionnellement (sans autorisation).
Je me méfie de l’importation de programmes tout faits et de l’impression simpliste que ce qui marche ailleurs va pouvoir fonctionner chez nous. En effet, on oublie bien souvent que le contexte est extrêmement important et qu’il faut en tenir compte. Toutefois, les évaluations scientifiques de programmes indiquent qu’il existe des caractéristiques communes à l’ensemble des programmes ayant un impact positif et je pense qu’il serait dommage de ne pas s’en inspirer.
Chaque année 120 000 à 150 000 jeunes quittent l’Ecole sans avoir de formation reconnue. Ces « décrocheurs » sont un immense gâchis pour la société et un défi à la refondation de l’Ecole. Philippe Goémé pilote une structure parisienne pour décrocheurs depuis 10 ans. Il livre dans un ouvrage ses réflexions sur ce qui ‘marche » avec les décrocheurs. Il propose des pistes de travail qui sont valables pour tous les enseignants.
« Ils ne sont pas des moins que rien ». Reprenant le slogan des jeunes de Seine Saint-Denis, la vice-présidente de la région Ile-de-France en charge des lycée, Henriette Zoughebi, élève la question du décrochage au niveau politique. A l’appel de la région, samedi 22 septembre, les Assises régionales de lutte contre le décrochage ont réuni près de 400 acteurs, ministre, enseignants, chefs d’établissement, jeunes décrocheurs, élus, responsables d’association ou d’administrations, autour d’un objectif : impulser une politique régionale nouvelle pour faire reculer le décrochage. Mais pour que les choses bougent vraiment il faut plus que des exhortations. A l’issue de plusieurs conférences et d’ateliers, des consensus apparaissent, des divergences s’expriment. Un vrai travail est commencé.
15 novembre 2002 : à l’initiative de la Chambre de commerce et d’industrie de Seine Saint-Denis une première Ecole de la seconde chance s’ouvre dans le 93. Aujourd’hui, les écoles ont essaimé dans toutes les régions et tentent de remettre à flot environ 7 000 jeunes chaque année. Ce Samu de la formation s’est construit une culture éducative qui juge sévèrement l’Education nationale. Une raison de plus pour aller y voir…
Faire reculer le décrochage, c’est possible ! C’est le message que voulait faire passer le ministère vendredi 23 novembre en organisant une table ronde confiée à des experts et den demandant à George Pau-Langevin, ministre de la réussite éducative, de clore le débat. Elle confirmait la création d’un conseil de l’innovation, justifiait la réforme de l’orientation et annonçait des Assises de la réussite éducative en mars.
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